06 février 2008
Lettre documentaire 418
EVOCATION D’AUGUSTE BRIZEUX
Notre correspondant Michel Ohl nous a remis dernièrement une plaquette nouvelle, Débâcle de l’A paraître de trop, qu’il vient de faire paraître, laquelle porte en exergue ces quelques vers d’un certain Brizeux :
« Oh ! ne quittez jamais, c’est moi qui vous le dis,
Le devant de la porte où l’on jouait jadis,
L’église où, tout enfant, et d’une voix légère,
Vous chantiez à la messe auprès de votre mère ;
Et la petite école où, traînant chaque pas,
Vous alliez le matin, oh ! ne la quittez pas ! »
Interrogé sur l’identité du poète, le Maître de Mimizan a bien voulu nous apporter ces quelques éclaircissements :
... Mais, mon cher, sur le « doux Brizeux (buveur de cidre) » (Verlaine) – je remplirais deux cahiers Clairefontaine... Clé : « Pas d’omelette poétique sans Brizeux » - repris dans Pauvre cerveau qu’il faut bercer (page 24), car le doux Auguste m’a suivi, si j’ose dire, toute la vie, depuis le lycée Victor-Duruy, où j’ai déniché Marie d’occasion (Gainsbourg appelait Catherine Deneuve : Catherine d’Occase). Etant à 16 ans révolté, il me fallait me révolter contre ma révolte, et puis, chez les adorateurs de saint Céline, et saint Artaud, et saint Dosto, dont j’étais, aimer Brizeux me semblait très chic, le signe d’un esprit raffiné (c’était un petit cinéma pour 2, 3 amis, n’est-ce pas, et encore ne suis-je pas sûr aujourd’hui de ne pas avoir été seul), je me suis donc évertué à aimer Julien-Auguste-Pélage (1803, Lorient – 1858, Montpellier), Dieu du ciel à mon âge il n’était plus, déjà, depuis 5 ans – et je l’ai aimé, et naturellement je me suis aussi moqué de lui, et de ce côté mièvre en moi qui trouvait des échos en lui... J’ai lu ses autres œuvres, ensuite, à la BM, Les Bretons, Histoires poétiques ... une biographie, œuvre d’un curé, les éloges de Sainte-Beuve, de Vigny, son grand ami, les éreintements de tant d’autres (« pauvre petit filet de pensées et d’images bretonnes, sincère mais monotone jusqu’à l’ennui ... concision asthmatique ... poésie chétive... », Amiel, Journal, mardi 14 août 1855), les Romantiques qui le trouvaient ringard ! ah ! ça n’était pas un frénétique, le Brizeux (voix à la Raimu : « Tu nous les briseû ! ») voilà pourquoi sans doute je l’ai choisi, avec ces foldingos de Forneret et Roussel, comme poètes préférés du Questionnaire de Proust, (il est itou dans l’Index de Pataphysical Baby). Au lycée Montaigne j’ai eu le temps, avant d’être viré, de concourir pour les bourses Zellidja, avec Le parcours de Brizeux en Bretagne, petit essai très documenté, avec cartes, j’ai bazardé cette chose, les pages miennes que ma mère préférait, les seules qu’elle aimait, pour tout dire, et d’ailleurs Maman avait alerté des amies, certaines devenues religieuses, et j’allais être accueilli en Bretagne à bras ouverts à chaque étape de mon Parcours (ou Itinéraire) Brizeux mais hélas ! ce si beau projet ne fut pas retenu par les hautes instances... Il a tout de même laissé des traces dans l’esprit du condisciple Jean-Marc Faubert (disparu voici un an) qui, dans plusieurs de ses papiers de Sud Ouest, évoque Brizeux à mon sujet (« Fils de Jarry et de Brizeux » écrit-il le 23 mars 1988). Cucu, certes, l’épigraphe « Oh ! ne quittez jamais... », cucûment dit, mais c’est aussi mon idée, rester à la maison natale, ne pas s’éloigner du cimetière, ni de l’école communale, où j’ai appris à écrire la présente lettre, ni non plus de l’église, ni non plus du café originel (et l’on a reproché à Brizeux de préférer les veillées à l’auberge avec les paysans aux soirées parisiennes littéraires – il a recueilli auprès d’eux proverbes et chansons, Avel, avelou, holl avel - Vents, vents, tout n’est que vent... La plaisanterie est facile. « Ma rie Marie » (Entre devins). Le cercueil de la couverture de la Débâcle vient de Brizeux, aussi. Télen Arvor, La Harpe d’Armorique, bilingue mis en français par Auguste (qui traduisit aussi Dante).
Epouvante ! à travers les champs et la lande on vit
Ces jeunes soldats porter leur bière ;
Ils menaient à leur tombe et devant eux le deuil,
En chantant avec le prêtre la prière des morts.
(Les conscrits de Plo-Meur) (révolte contre Napoléon « vrai loup de guerre »)
J’ai failli ajouter au Dernier des A paraître : Brizeux, c’est beaucoup plus que Brizeux.
Je n’ai plus qu’un des quatre volumes de ses œuvres, mais je ne pense pas le relire ! C’est une histoire très cucul elle-même !
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(Post scriptum) ... Le poème utilisé en exergue s’appelle « Le Pays ». Brizeux l’a retravaillé. L’édition que j’ai reprend celle de 1840, apparemment, mais le préfacier cite deux vers d’une version antérieure :
« Oh, ne quittez jamais le seuil de votre porte !
Mourez dans la maison où votre mère est morte ! »
C’est probablement cette version que j’ai lue à 16 ans, et qui m’a marqué au point que je l’ai parodiée :
«Oh ! ne quittez jamais le deuil de votre Porte !
Faites-vous un manteau, peint en noir, de Son bois,
Glissez-vous-y tout nu et restez dans le froid,
Ou dans le chaud, debout sur le seuil de la Morte,
Attendant que le diable, ou la mort, vous emporte. »
(Entre devins, p. 106)
La parodie, attribuée à Brizeux soi-même, personnage de l’histoire, qui l’aurait écrite dans « Ma rie Marie », me paraît symptomatique, si je puis dire, de mon rapport à Brizeux –rester où l’on naît, y attendre la mort, en se berçant d’histoires touchantes / pathétiques...
[Source : lettres à l’éditeur, du 19 janvier et du 4 février 2008.]
19 décembre 2006
Lettre documentaire 375
ATTAQUE AU HACHOIR
par Michel OHL
- Le jeudi 12 octobre à 16 heures 30 à l’angle de la rue de Bel-Orme et du cours Marc-Nouaux un certain Florent Tocheport âgé de quarante ans huissier de justice de son état bondit, armé d’un hachoir, sur un groupe d’enfants du collège Sainte-Clotilde et se mit à frapper sauvagement. Les témoins de la scène, parmi lesquels se trouvaient pourtant Lestruhaut, le pilier de Peyrehorade, réputé pour sa bravoure, et à juste titre, ne sauvait-il à seize ans la vie d’Alain Juppé, terrassant le nihiliste Lagardère au moment même où celui-ci, lors du meeting de Morcenx du 12 octobre 1987, allait poignarder notre ministre du Budget (et chaque année Juppé le convie à une ventrée gasconne que concocte une grande toque amie et justement Lestruhaut sortait de table, Juppé habitant à deux pas du drame Allée Médicis), Lestruhaut et Jean Lévang Bobanga, le héros africain, célèbre à Bordeaux pour y avoir mangé le Livre Guinness en un temps record les témoins, dis-je, saisis de stupeur, ne purent intervenir Tocheport fonçait déjà vers la barrière Saint-Médard en hurlant «ON A TUE QUELQU’UN ! ON A TUE QUELQU’UN ! IL FAUT ARRETER QUELQU’UN ! IL FAUT ARRETER QUELQU’UN ! POURQUOI PAS MOI !» à «MOI!» il s’est arrêté et tu net et c’est alors que madame Chambres, quatre-vingt-dix-sept ans, s’est effondrée sur le trottoir devant Pasta Pizza mais l’agression n’ayant jamais eu lieu nulle victime n’est à déplorer côté enfants rassurez-vous, pas de souci non plus pour madame Chambres, ni pour personne.
- Et l’attentat de Morcenx ?
- Jamais eu lieu… jusqu’à présent ! touchons du bois d’if j’ai connu un du Bois, autrefois, originaire non pas d’Ifs, le village du poète… du poète… flûte j’ai un trou, mais de Condé-sur-Ifs, près Mézidon-Canon, chez les de Tonnac de Villeneuve, à Campet-et-Lamolère, par le biais d’un type épatant, Palu-Laboureu, et le plus cu
- Pourquoi inventer toutes ces histoires ?
- Je ne sais pas.
- Vous n’avez pas peur que ça vous retombe dessus, monsieur… monsieur…
- Je suis Toujourve Ivan.
- Oui ! Je le vois bien…
- Vous le lisez sur mon visage ?
- Qu’est-ce que j’y lirais ?
- Que je suis Toujourve.
- Toujourve ?
- Ivan. Je suis Toujourve Ivan.
- Ah, mais c’est votre nom ?
- Et qu’est-ce que ce serait ?
- Oh, je ne sais pas, mais pourquoi ne pas dire Ivan Toujourve ?
- Je suis hongrois.
- Et alors ?
- Le Hongrois dit le nom le premier : Rady Krisztina.
- Qui est-ce ?
- Aucune importance.
- Son nom me rappelle la chanson Maria Cristina de Luis Mariano.
- Ah oui ? A moi aussi : Maria Cristina veut toujours commander…
- Et moi je file comme un toutou docile…
- Et les gens disent par toute la ville…
- (En chœur :) Maria Cristina veut toujours commander !
- Nous l’écoutions souvent, l’été, à Biarritz, dans les sixties…
- Ça alors : nous aussi, figurez-vous. A Biarritz, en été.
- Eh bien dites-moi. Mais… ce « nous »… sauf votre respect… avec qui l’écoutiez-vous, Mariano, si je puis me permettre ?
- Avec qui ?... Avec tantine Hélène, tonton Henri, et, plus rarement, monsieur Forgiarini.
- Ça alors, moi aussi, avec tantine Hélène, tonton Henri, et, moins souvent, monsieur Forgiarini.
- Eh bien dites-moi.
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Note de l’éditeur. En même temps que ce texte, l’auteur nous confiait, le mois dernier, quelques notes explicatives, dont nous reproduirons certaines ci-dessous :
* Cette «Attaque au hachoir» pourrait être le pendant de la «Bagarre au couteau» du Prix du bœuf.
* J’ai lu que Bokassa avait été appelé Jean Bédel à cause de l’abréviation de saint Jean-B(aptiste) de l(a Salle) sur le calendrier, d’où mon Jean L(‘)évang(éliste).
* Lestruhaut, Chambres, noms d’Onessois. Lagardère, le docteur alcoolique de ma naissance.
* Campet-et-Lamolère : à quelques verstes de Mont-de-Marsan. Juppé y a des attaches familiales, je crois (côté maternel). Trouvé les de Tonnac de Villeneuve et Palu-Laboureu dans l’annuaire, page Campet. Me suis amusé à opposer la «tentation de Campet-et-Lamolère» à la «Tentation de Venise» - dans le temps.
* Rady Krisztina : épouse de Cantat – lu dans Sud Ouest qu’elle projetait un «spectacle Jozsef Attila» avec un ou deux musiciens de Noir Désir – ce qui m’a un peu apeuré.
* Maria Cristina est une chanson assez «mauvaise»! adaptée d’une guaracha du Mexique. Chez M. Forgiarini, très aimable Italien de la rue de tantine Hélène, j’écoutais les grandes opérettes du répertoire, et celles de Mariano, que je n’aimais guère. Mes chansons préférées de Luis, Luna lunera, Mon cœur est un violon, Ma maison dans la montagne (paroles de Francis Blanche), Biarritz, une vingtaine d’autres, je les écoutais chez ma tante Hélène. Guy-Marie m’a envoyé la biographie de Mariano (sur ma suggestion) (…) Le seul lien trouvé entre la Hongrie et Mariano, c’est que La belle de Cadix, de l’aveu même de Francis Lopez, devait s’appeler La belle de Budapest.
29 septembre 2006
Lettre documentaire 354
DEUX LETTRES A DENIS MOLLAT
(Ces deux lettres furent écrites par Michel Ohl, à Bordeaux, probablement en mai 2002, en réponse à une invitation pour assister à la remise de la Légion d'Honneur à une personnalité. Elles ont déjà été photocopiées en quelques exemplaires par Pierre Ziegelmeyer (6 avenue Jean Jaurès, 45120 Chalette-sur-Loing) dans le numéro 2814 de sa collection E.DE.N, d'où je les reprends.)
1.
J'ESSAIERAI de venir, mon cher Denis Mollat.
Je ne vous promets rien, je ferai mon possible,
Si je ne suis pas mort, si je suis en état,
Si l'angioplasticien ne rate pas la cible,
Le 27, en effet, on m'opère à nouveau,
Le geste est périlleux, l'artère carotide
(De Karoun, assoupir) se rebouche au niveau
Du "stent" (j'en ai un là et deux dans le bas-bide),
L'acte chirurgical ne va pas sans danger,
Car les rayons traitant la tumeur pharyngiale
Ont mortifié, disons, l'artère cérébrale
(Je m'exprime très mal, docteur, mais vous pigez),
On ne peut donc tabler sur nulle anastomose
Pour relayer l'artère atteinte de sténose,
Mais si le Seigneur Dieu est encore avec moi,
S'Il me sauve la vie une énième fois,
Si je sors sans dommage et à temps du Tripode,
Je louerai un costume à la dernière mode,
Et un noeud papillon de tussor bleu pastel,
Et le 31 mai me rendrai à l'Hôtel
De Ville où officie mon bon vieux camarade
Juppé avec lequel j'ai hanté chaque rade
De Mont-d'-Marsan, jadis, des "Usines" au "Divan",
Et l'on se biturait tous les deux si souvent,
Que le grand rugbyman Pascalin, maître ivrogne,
Nous avait décerné la Chopinette d'Or,
On se serrera donc, si tout va bien, la pogne,
Le soir du 31, au coeur de ce décor
Somptueux, et après qu'Antoine Gallimard
Vous aura dignement proclamé légionnaire,
La bombe explosera et il sera trop tard
Pour fabriquer des vers ailleurs qu'au cimetière.
2.
J'Y SERAI! j'y serai, mon cher Denis Mollat!
Promis, juré, craché, au Grand Hôtel de Ville
Le soir du 31 : vous faites pas de bile!
Je sors de l'hôpital en excellent état!
Après deux heures un quart d'intense procédure
L'athérome obstruant le stent carotidien
Pliait sous les assauts du hardi praticien
Et s'évanouissait, vaincu, dans la nature!
... Je soupçonne entre nous l'innommable pourceau
De s'être replié par astuce de guerre...
Il lève une armée fraîche... il rattaque l'artère...
L'obstrue à mort... Black-out... Adieu, maître Cerveau!
... Paix! tout doux! calme-toi! pas de panique à bord!
Concentre tes pensées sur le soir de remise
De la Légion d'Honneur! choisis donc la chemise
Idoine à rehausser le noeud pap' de tussor
Bleu pastel... Je la vois pourprine, ou lie-de-vin...
Le veston?... Gris souris... Le futal?... Châtain cendre...
La pochette?... Amarante... Et les gants?... Citron tendre...
Ah, j'oublie le gilet!... Le gilet?... zinzolin...
ET VENDREDI je quitte, à l'angélus du soir,
Ma demeure, et prenant l'artère Judaïque,
J'enfile jusqu'au coeur la Cité bordélique,
Quel pied! la joie m'habite, enfin je vais revoir
L'ami Alain! Juppé! le copain de bahut!
Rappelle-toi, Alain, notre jeunesse folle...
Nos nuits se terminaient souvent à la rigole
Mais nous avions la foi, et courions vers le But!
Aujourd'hui tout est faux, aujourd'hui tout est vide...
Pour vendredi O.K.! j'y serai! c'est d'accord!
On vit car on est né et pas encore mort...
Comptez sur moi, Denis! je viens! je me décide!