Archives documentaires

Inédits, traductions & raretés, mis au net par Philippe Billé. ("J'ai vu les moeurs de mon temps, et j'ai publié ces Lettres." - JJR)

13 décembre 2007

Lettre documentaire 414

LA MORT DE L’ETE

par Jim Goad

La Fête du Travail et le 1er septembre arrivent ensemble, cette année. Deux clous rouillés dans le cercueil de l’été. Deux gifles glacées dans ma figure. Deux corbeaux perchés sur un mur gris, regardant leurs ombres s’allonger.
Il fait encore chaud pendant la journée, mais les nuits se rafraîchissent.
Fini, de sortir en débardeur acheter une glace à 3 heures du matin. Fini, de rouler tard dans la nuit avec les vitres baissées. Fini, de glisser sur les galets quand on est à poil dans la rivière Klickitat. Fini, le petit bourdonnement du ventilateur électrique en fin de matinée, pendant que j’hésite à me lever ou à continuer de dormir.
Dans l’Est, quand j’étais gosse, c’était l’époque où l’école allait bientôt commencer et où j’avais cette boule dans le ventre en pensant que j’allais devoir porter une cravate, m’asseoir à un pupitre en bois dur, et prendre des notes sur des choses qui ne m’avaient jamais intéressé et dont je ne me souviendrais jamais.
Bientôt, les fêtes de fin d’année seront là, pour faire oublier à tout le monde l’inévitable chute libre dans le puits obscur de l’hiver.
J’adore l’été quand il est là, je le hais quand il s’en va.

The death of summer», par Jim Goad, 1 septembre 2003, ici traduit par Philippe Billé)

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12 décembre 2007

Lettre documentaire 413

UN PEU PLUS DE DISTRIBUTEURS DE CHEWING-GUMS

par Jim Goad

J’étais à la petite école et ma sœur était déjà une jeune pisseuse à queue de cheval et à faux cils, en blouson lamé argent et en santiags, qui écoutait les tubes de chez Motown. Elle a claqué en entier sa première paye de serveuse pour m’acheter des jouets, notamment un petit distributeur de boules de chewing-gum en plastique. Elle a tellement dépensé pour moi, qu’elle n’avait plus assez pour le bus et qu’on a dû faire à pied les cinq miles pour rentrer à la maison, moi avec la machine à chewing-gums sur les bras.
Vers la même époque, elle a découvert que des gosses du voisinage me faisaient des misères, alors elle est allée droit chez eux et leur a crié dessus comme seules les femmes savent crier. Elle était très protectrice pour son petit frangin intello empoté.
Mais quand j’avais douze ans, elle a laissé son mari me faire saigner du nez et me faire vivre sous la menace. Plus tard encore, elle s’est révélée être une telle pourriture, que je ne lui parlerai plus jamais. JAMAIS.
Telle a été mon expérience des femmes : distributeurs de chewing-gums et saignements de nez, moments chaleureux et méchanceté ignoble, protection et mise en danger. Je me demande à quel point ma trajectoire de vie aurait été modifiée, s’il y avait eu un peu plus de distributeurs de chewing-gums.

A few more gumball machines», par Jim Goad, 3 septembre 2003, ici traduit par Philippe Billé)

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02 décembre 2007

Lettre documentaire 412

LIBRE COMME UN OISEAU, MAINTENANT

par Jim Goad

Aujourd’hui, au terme d’une longue épreuve qui aura duré près de cinq ans et demi du début à la fin, je suis finalement libéré du système répressif.
Ma période de trois ans de probation finit aujourd’hui, exactement trois ans après que j’ai émergé de la crypte géante grise.
Je suis maintenant, comme disent les détenus, «complètement en dehors». J’ai encore deux crimes qui figurent sur mon casier judiciaire, et dans trente-neuf états, un crime supplémentaire me vaudrait la prison à vie. Mais en termes d’ «état d’arrestation», depuis les menottes jusqu’à la prison, puis à liberté conditionnelle, le système n’a plus ses griffes sur ma peau. Je ne suis plus surveillé, ou forcé à suivre des stages, à payer des amendes, ou à remplir une déclaration mensuelle.
Et je ne suis pas derrière des barreaux.
Je suis de nouveau comme vous, sauf que je ne pourrai plus jamais être exactement comme vous. L’incarcération vous transforme aussi radicalement que si vous vous étiez fait teinter.
Si vous avez été enfermé une seule journée, vous savez ce que je ressens. Mais si vous n’avez jamais été ne serait-ce que menotté, vous n’en avez pas idée. Vous êtes là-bas, de l’autre côté, parmi ces autres gens.
Aujourd’hui je vais faire une longue promenade avec Cookie [sa chienne carlin] sous la pluie.
Je vais me prendre une longue douche bien chaude, tout seul, pas avec cinquante autres gars.
Je pourrais même acheter à mon ex-agent de surveillance une douzaine de roses. Elle a toujours été cool avec moi, une lueur de bon sens dans un système impitoyable, qui s’emploie à écraser tout ce qui est humain en vous.
Vivant. Ha, ha, encore vivant.

Free as a bird now», par Jim Goad, 23 octobre 2003, ici traduit par Philippe Billé)

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29 novembre 2007

Lettre documentaire 411

NOURRIR LES NUTRIAS

par Jim Goad

Des balles de pluie glacées me pleuvaient sur la tête, tandis que je faisais le tour de la cour de la prison, en respirant de l’air frais pour la première fois depuis près de huit mois. C’était la fin janvier, j’avais été confiné dans des cellules sans aération depuis le mois de mai. J’étais devenu pâle comme de la craie, mon dos était une plantation de pustules. L’air pur et la pluie froide étaient comme un baptême.
Alors que je passais dans l’angle de la piste, j’ai eu la surprise de voir qu’une famille de rats de quinze kilos se bousculaient dans l’herbe. Ils se tenaient tout près du bord de la piste, à la portée de mes pieds. Les autres prisonniers ne semblaient pas faire cas de ces rongeurs géants. Je regagnai mon dortoir en me grattant la tête et en me demandant si finalement je n’étais pas devenu fou.
Un détenu m’expliqua plus tard que ces créatures s’appelaient des «nutrias», qu’elles sortaient souvent des marais voisins et rampaient par-dessous les clôtures de la prison pour venir se faire nourrir par les prisonniers. Ces animaux ne sont répandus que dans les états marécageux de la côte du Golfe, et dans certaines régions du Nord-Ouest, près du Pacifique. Je connaissais le Nutraloaf, une bouillie écoeurante que l’on donnait aux détenus récalcitrants, mais jusqu’alors je n’avais jamais entendu parler des «nutrias». Ce nom semblait désigner un gel-douche vitaminé plutôt qu’une espèce de rat disproportionné.
Gros D était dans la trentaine, il avait été condamné pour avoir tué sa mère à coups de batte de  base-ball quand il était adolescent. Le bruit circulait que quand il était arrivé en taule, c’était un jeunot efflanqué, qui s’était fait sérieusement malmener. Au fil des ans, les haltères l’avaient transformé en un énorme paquet de muscles. Il avait un corps de Bibendum. Il pouvait vous attraper le cou entre ses doigts boudinés. Mais tous les jours, Gros D sortait avec des morceaux de pomme ou d’orange, pour donner à manger aux nutrias.
Je pensais que Gros D ne serait jamais libéré sur parole, mais il y a un an de ça, j’ai soudain entendu sa voix éraillée derrière moi, dans une supérette. Je me suis retourné et je l’ai vu ricaner, l’assassin était tout d’un coup un homme libre. Sa liberté conditionnelle était si stricte, que s’il était seulement entré dans un bar, il serait retourné passer le reste de sa vie en prison. Il a dit que nous devrions nous voir de temps en temps, et m’a donné une carte de visite avec le numéro du centre de l’Armée du Salut où il résidait.
Il a essayé de me téléphoner une fois, mais je ne l’ai jamais rappelé. Il m’effrayait. Il était l’un des très rares condamnés que j’aie rencontrés, dont je pensais qu’il ne faudrait jamais le relâcher. La plupart des autres n’étaient que des branleurs et des trous du cul, qui ne présentaient de danger que pour eux-mêmes. Mais Gros D, il lui manquait carrément une case. Je ne voulais pas lui marcher sur le pied par inadvertance et mourir étranglé.
Je ne l’ai jamais revu. J’en ai conclu qu’il est probablement retourné en prison.
Mais je peux me tromper. Peut-être qu’après avoir tué sa mère, et être resté vingt ans enterré vivant, il a compris comment maintenir une part de son coeur en vie. Après tout, il sortait nourrir les nutrias tous les jours.

Feeding the nutria», par Jim Goad, 26 septembre 2003, ici traduit par Philippe Billé.
Note du traducteur : Nutria est le nom espagnol des loutres, employé aux USA pour désigner, comme ici, les ragondins (Myocastor coypus) lesquels sont en fait des rongeurs et non des carnivores comme les loutres)

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28 novembre 2007

Lettre documentaire 410

IL A FAIT 37° AUJOURD’HUI A PORTLAND

Tu suces ?

It was 100 degrees in Portland today», par Jim Goad, 9 août 2004, ici traduit par Philippe Billé)

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27 novembre 2007

Lettre documentaire 409

IL A FAIT 39° AUJOURD’HUI A PORTLAND

Tu veux te battre ?

It was 103 degrees in Portland today», par Jim Goad, 23 juillet 2004, ici traduit par Philippe Billé)

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25 novembre 2007

Lettre documentaire 408

QUAND EST-CE QUE TOUT LE MONDE S’EST MIS A VOLER DANS LES FILMS DE KUNG-FU ?
par Jim Goad

J’ai détourné la tête pendant à peine cinq minutes, et quand je me suis retourné, tous les acteurs du film d’arts martiaux étaient soudain capables de voler. COMMENT et POURQUOI est-ce qu’ils volent tous demeure un mystère pour moi.
Il y a quelques années, un banal navet intitulé Tigre et dragon fut nominé pour un oscar du meilleur film sans aucune raison apparente, sinon que ses cow-boys kung-fu étaient capables de grimper aux murs et de voler dans les airs.
L’autre jour, quelqu’un qui ignore que je ne vais JAMAIS au cinéma, m’a recommandé de claquer 8 dollars pour aller m’asseoir sur des taches de sperme séché et des grains de pop-corn erratiques, afin de regarder Crazy Kung Fu.
- Ils volent, dans ce film ?
- Comment ça ?
- Tu sais, quand ils font leur kung-fu, est-ce qu’ils se mettent à voler dans tous les sens ?
- Ouais, ils volent un peu.
- Alors, ça m’intéresse pas. Ils m’ennuient, quand ils volent partout. Combien de gamins innocents se sont-ils tués bêtement en voulant les imiter ? Pourquoi les amateurs de ces films sont-ils si stupides et conditionnés, qu’ils ne remettent même pas en question tout ce voletage ? N’est-ce pas là un signe de la Fin des Temps, ou l’un des Sept Sceaux de l’Apocalypse – tout le monde se mettra à voler ?
Il n’a rien répondu. Et je suis parti. En marchant. Pas en volant. Les gens ne peuvent pas voler.

When did everyone start flying in kung fu movies?», par Jim Goad, 29 avril 2005, ici traduit par Philippe Billé)

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13 novembre 2007

Lettre documentaire 406

L’HOROSCOPE D’AUJOURD’HUI : VOUS ÊTES IDIOT

par Jim Goad

Je ne sais au juste si la croyance en l’astrologie résulte d’un handicap mental ou en est la cause. L’idée que «les étoiles» soient en quelque sorte CONSCIENTES que des êtres humains divisent arbitrairement l’année en douze sections, avec un joli symbole attribué à chacune, et plus encore la conviction que «les étoiles» en aient quoi que ce soit à FOUTRE, est le signe d’une simplicité crânienne de chasseur-collecteur. Quand quelqu’un me demande quel est mon «signe», il me tend par le fait une pancarte invisible, qui dit JE SUIS DEMEURÉ.
J’ai la même date d’anniversaire que le dealer de coke va-t’en-guerre George Bush Senior, le crooner homosexuel Jim «Gomer Pyle» Nabors, et le hors d’œuvre nazi Anne Frank. Et je ne partage AUCUN TRAIT DE CARACTÈRE avec AUCUN d’entre eux. Cela suffit à réfuter l’astrologie. Point final.
Je ne perdrai même pas mon temps à exposer la tactique bidon qu’appliquent les astrologues pour embobiner les vulnérables pigeons qui avalent leur foutre cosmique. GÉMEAUX : Certains jours, vous vous sentez mieux que d’autres… Un ami à vous a eu récemment des problèmes en affaires… OH MON DIEU ! ILS PARLENT DE MOI !!!
Si vous avez besoin d’un horoscope pour vous dire votre avenir, c’est que vous n’avez AUCUN avenir.

Today’s horoscope : you’re stupid», par Jim Goad, 21 septembre 2003, ici traduit par Philippe Billé)

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03 novembre 2007

Lettre documentaire 404

DE L’AUTRE COTÉ DES BARREAUX, par Jim Goad

Voilà plus de cinq ans, j’étais jeté dans une cellule du poste de police du secteur sud-est de Portland. J’ai attendu seul, dans cette caisse en ciment froide, de pouvoir parler avec l’enquêteur qui m’avait dit au téléphone, quand j’étais encore en liberté, qu’il allait me pourchasser «comme un chien». Je lui ai dit de parler à mon avocat et lui ai souhaité de «passer une bonne journée».
J’étais sûr que je ne resterais pas enfermé plus longtemps que le week-end. Mais cette cellule ne fut que la première d’une longue série qui allaient me retenir prisonnier, pendant presque deux ans et demi.
Hier, je me suis assis de nouveau dans la même cellule. Je jouais le rôle d’un con de policier dans un film indépendant local, et le bureau du shérif avait autorisé les producteurs à tourner dans ces locaux. Sans rien savoir de moi ni de mon passé, le scénariste avait écrit une phrase où mon personnage disait à un visiteur que «avec ces tatouages, nous pourrions vous prendre pour un de ces animaux et vous retenir par erreur.»
Animaux. Pourchasser comme un chien. La même cellule. Pour boucler la boucle, j’ai ajouté une phrase où je dis au visiteur de «passer une bonne journée».

The other side of the bars», par Jim Goad, 9 septembre 2003, ici traduit par Philippe Billé)

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26 octobre 2007

Lettre documentaire 403

MOUCHE SUR UN PARE-BRISE, par Jim Goad

Vous filez sur l’autoroute, un jour où il fait si chaud que vous voyez l’asphalte vibrer en faisant comme des vagues. Vous êtes bien au frais dans l’habitacle climatisé. Des insectes, si mécaniquement idiots, mais libres, viennent s’écraser tout droit sur le pare-brise. Leur vie insignifiante prend fin instantanément, dans un choc inaudible. Tout ce qui reste de leur existence est un petit amas de sang et de viscères. Vous ne ressentez rien, vous continuez de rouler.
Vous êtes plus proche de la divinité que vous ne le serez jamais. Une giclée de lave-vitre, quelques coups d’essuie-glace et tout a disparu.
Est-ce que la bestiole laide et sans valeur possède une conscience rudimentaire qui éprouve une terreur existentielle au moment de l’impact? Je suis sûr que les humains ressentent une intense épouvante au dernier instant, quand vous réalisez que le reste de l’éternité va continuer de s’arranger très bien sans vous. Ma conception de l’enfer serait que ce moment s’étire indéfiniment…, que l’on ne parvienne jamais à la paix ultime de la mort, que l’on reste pris dans ces limbes, tenaillé à jamais par la fausse promesse.
En un sens, telle est la condition de base du fait d’être vivant. Nous savons tous que le pare-brise est quelque part sur l’autoroute et qu’il fonce vers nous.

Bug on a windshield», par Jim Goad, 28 juillet 2003, ici traduit par Philippe Billé)

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