Archives documentaires

Inédits, traductions & raretés, mis au net par Philippe Billé. ("J'ai vu les moeurs de mon temps, et j'ai publié ces Lettres." - JJR)

21 mars 2008

Lettre documentaire 425

Sur les INDIENS JOVA du SONORA, par Juan NENTUIG.

182
Plus frustes et agrestes sont les Jovas, en particulier la majorité d’entre eux, qui ne veulent pas se contraindre à vivre en villages, car à part ceux qui sont installés à Ponidas, Teopari et Mochopa, ils préfèrent vivre dans les ravins de la montagne où ils sont nés. Ils restent insensibles à la sollicitude que l’on a pour eux, et ne prisent pas les bons traitements, les commodités qu’on leur procure afin de les retenir, même quand on a pu les attirer et les rassembler en villages, comme il est arrivé au père Manuel Aguirre, missionnaire à San Luis Gonzaga de Bacadeguatzi, avec ceux du campement de Satechi, ceux des rives de la rivière des Mulâtres et ceux de la rivière des Anneaux, qui vivent dans les broussailles et les halliers, subsistant de racines, d’herbes et de fruits sauvages, leurs semailles se limitant à quelques plants de maïs et à quelques citrouilles et pastèques, là où elles veulent bien pousser dans les défilés par où lesdites rivières sillonnent ces montagnes.

183
Leur principale industrie est de fabriquer des nattes, nommées hipet en opata, à partir des nombreux et excellents palmiers qui poussent sur leurs terres, et ils viennent les vendre dans les villages des environs, contre des graines et des vêtements. Ils se contentent de peu, car en général la couverture que les femmes s’ingénient à tisser à leur façon, avec la laine des quelques brebis qu’ils élèvent, sert aussi bien à l’homme de cape, de pourpoint et de culotte, et à la femme de châle, de robe, de chemise et de corsage. Leur bon côté, c’est qu’ils ne sont pas nuisibles, et ne s’en prennent pas aux vies ni aux biens de ceux qui sont installés. Ils ne se montrent hostiles et redoutables qu’avec les Apaches et l’un d’eux, en 1760, ayant été surpris avec sa femme et ses trois petits enfants, s’est battu contre sept Apaches depuis le lever du soleil jusqu’à bien tard, tuant quatre d’entre eux, et c’est seulement parce que les forces ont fini par lui manquer, du fait qu’il était à jeun, qu’il a dû mourir entre les mains des trois Apaches restants, ainsi que sa femme et ses enfants. Cet Indien s’appelait Salvador.

184
Le poison dont ils enduisent la pointe de leurs flèches est si mortel, qu’il tue aussi bien le blessé que celui qui le soigne si, comme le font communément les Indiens, le guérisseur suce la plaie. Ainsi sont morts il y a quelques années cinq ou six Apaches, qui après s’être battus avec deux ou trois Jovas à qui ils ont enlevé une femme, comme trois d’entre eux avaient été blessés et que les autres les soignaient, le venin s’est emparé de tous et les a tués, de sorte que la captive a pu s’enfuir et que l’on a su ce qui s’était passé. Plaise à Dieu que l’on trouve quelque moyen de faire que ces misérables quittent leurs ravins et viennent s’installer sur des terres où ils puissent être administrés, et mieux instruits en notre sainte foi, car à cela leur territoire n’est pas propice, ni à pratiquer l’agriculture, ni à mener une vie humaine et politique.

Paragraphes 182-184 du Rudo ensayo : descripción geográfica, natural y curiosa de la provincia de Sonora, de Juan Nentuig, S.I. (1764), traduits de l’espagnol par Philippe Billé d’après l’édition de México : SEP-INAH, 1977.

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20 mars 2008

Lettre documentaire 424

Sur les INDIENS OPATA du SONORA, par Juan NENTUIG

163

Chez les Opatas, et je pense qu’il en va plus ou moins de même dans les autres nations, pour devenir guerrier, il faut que le jeune aspirant, qui veut avoir sa place parmi les hommes, les ait déjà accompagnés quelques fois à la poursuite de leurs ennemis, ou dans des missions de reconnaissance en milieu dangereux. Quant ce bref noviciat militaire est accompli, le guerrier principal du village, au moment qui lui plaît, rassemble ses hommes à l’écart et les avise de la cérémonie qu’il envisage. L’un d’entre eux, qui sera le parrain du nouveau chevalier, va se placer derrière son filleul et lui pose les mains sur les épaules, tandis que les autres se disposent à l’entour, tous debout et avec leurs armes, qui sont des arcs et des flèches, et pour certains une lance légère, ou un bouclier. Le capitaine entame alors un long discours pour instruire le futur soldat des obligations de son nouvel état, lui représentant qu’il devra désormais se conduire en homme, savoir supporter le froid et la chaleur, la faim et la soif, avoir le cœur assez ferme pour ne pas craindre les ennemis, mais au contraire les considérer comme des fourmis, et quand l’occasion se présente, les tuer avec fougue et intrépidité.

164

Le sermon terminé, il sort de son carquois une patte d’aigle sèche et dure, et avec cet instrument commence à éprouver la valeur de son nouveau guerrier en le griffant tout au long des bras depuis les épaules, non en ligne droite mais en ondulant jusqu’aux poignets, et assez fort pour faire couler le sang. Après les bras, on fait de même sur la poitrine, enfin sur les cuisses et les jambes, toutes épreuves que le candidat doit endurer sans cri ni plainte, mais s’il n’est pas très vaillant, on ne lui interdit pas de verser quelque petite larme, et même si elle lui roule le long de la joue, cela n’empêche pas le capitaine de l’armer en lui remettant un arc, un carquois et des flèches, puis les autres témoins et le parrain lui offrent chacun une paire de flèches, et font ainsi de lui leur compagnon.

165

Mais ici ne prend pas encore fin le noviciat du nouveau Mars, car jusqu’à ce qu’un plus jeune encore entre à son tour dans la compagnie, les tâches les plus ingrates lui reviennent dans toutes les expéditions, comme de veiller toute la nuit sur les chevaux sans s’approcher du feu, aussi froide que soit la nuit, et si les autres s’aperçoivent qu’il s’exécute de mauvaise grâce, ils lui font la rude plaisanterie de lui jeter de l’eau jusqu’à le tremper des pieds à la tête, car c’est ainsi, disent-ils, que les hommes deviennent durs à la tâche. Cette mise en train n’est pas de trop, car lorsqu’ils veulent ensuite se mettre aux trousses des Apaches, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, dès qu’ils sentent qu’ils ne sont pas loin de l’ennemi, ils n’allument plus de feu, même la nuit, afin d’assurer leur approche et de pouvoir attaquer par surprise, car tels sont les stratagèmes qui leur permettent les meilleurs coups. S’ils ont la chance de localiser l’ennemi le soir ou pendant la nuit, ils s’en approchent le plus possible sans se faire repérer, et sans tousser ni parler attendent jusqu’à l’aube le signal, puis se ruent alors tous en même temps sur les ennemis qui se réveillent en sursaut, et dont la plupart n’ont pas le temps de saisir leurs armes. Tous alors ne songent qu’à sauver leur vie et abandonnent leurs biens, des captifs et quelques morts aux mains des vainqueurs, qui aussitôt les scalpent et se mettent à danser sur le champ de bataille même, jusqu’à ce que, fatigués, ils songent à s’en retourner, triomphaux.

Paragraphes 163-165 du Rudo ensayo : descripción geográfica, natural y curiosa de la provincia de Sonora, de Juan Nentuig, S.I. (1764), traduits de l’espagnol par Philippe Billé d’après l’édition de México : SEP-INAH, 1977.

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19 mars 2008

Lettre documentaire 423

Trois FRAGMENTS de NENTUIG sur les INDIENS du SONORA

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144

Bien que leur entendement, comme il a été dit, soit en friche, l’œuvre incessante de l’enseignement peu à peu leur extirpe la mauvaise herbe, et ils se rassemblent même en des républiques aussi politiques qu’il est permis à de telles âmes, et en outre chrétiennes. Nous observons ce résultat grâce à Dieu chez les nations Opata et Eudebe, car étant les plus appliquées à la culture de la terre et à l’élevage de quelque bétail, ces gens sont aussi les plus fidèlement attachées à leurs villages, et par conséquent les mieux instruites des mystères de notre sainte foi. Il est vrai qu’il faut une considérable ténacité pour leur faire renoncer, en ce qui concerne les articles et les mystères de la foi, à certaine répartie que doit probablement leur avoir inspirée l’ennemi du genre humain, car quoi qu’on leur dise, et n’importe qui le leur dise, si c’est quelque chose qu’ils n’ont vue de leurs yeux, ils répondent seporema denithui : tu dis peut-être vrai. Et tant que le missionnaire n’est pas arrivé à faire renoncer ses néophytes à cette phrase, il ne peut obtenir la confiance nécessaire à l’infaillible autorité de Dieu et de son église.

152

Autrefois, pour savoir d’où viendraient leurs ennemis, ils attrapaient certaine espèce de sauterelle, nommée hupithui, et la saisissant par la tête, ils lui posaient la question. Et comme il est naturel que la bestiole dans cette situation étende et agite ses pattes, ils tenaient pour réponse certaine et crédible que les Apaches arriveraient depuis la direction qu’indiquait ladite sauterelle avec la première patte qu’elle étirait. Et c’est là, d’après ce que j’ai entendu dire, un augure encore très observé chez les Apaches.

160

Aux nouveaux-nés des deux sexes, ils font une bien douloureuse circoncision en les piquant, avec certaines épines, juste au-dessus des paupières, perçant ainsi une ligne courbe de points, qui fait le tour de l’œil jusque par en dessous, et quand ce dessin est tracé, ils enduisent les plaies d’une teinte noire, faite de je ne sais quoi, mais à mon avis il doit s’agir de charbon pulvérisé. Les Pimas tiennent ces teintures pour de précieux embellissements et ne veulent point y renoncer, malgré toutes les tentatives des missionnaires d’éradiquer chez leurs enfants spirituels une coutume aussi barbare. Et ils n’en restent pas là, car à mesure qu’ils grandissent, garçons et filles doivent encore souffrir d’autres tatouages en divers endroits de leurs misérables corps, et j’ai vu une vieille femme, dans le haut pays Pima, dont le corps était couvert, de la taille à la gorge, d’un labyrinthe de dessins semblables, formant comme une infinité de chapelets.

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Paragraphes 144, 152 & 160 du Rudo ensayo : descripción geográfica, natural y curiosa de la provincia de Sonora, de Juan Nentuig, S.I. (1764), traduits de l’espagnol par Philippe Billé d’après l’édition de México : SEP-INAH, 1977.

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18 mars 2008

Lettre documentaire 422

TERRIFIANT ET GENIAL

par Mario Vargas Llosa

L’historien Benito Bermejo, résidant à Vienne, doit être particulièrement pointilleux, un de ces esprits rectilignes et implacables dans la recherche de la vérité. Seul quelqu’un de ce genre peut avoir eu l’idée d’aller vérifier si figurait, dans les archives des camps d’extermination nazis de Mauthausen et de Flossenbürg, le nom d’Enric Marco, le plus médiatique de la poignée d’Espagnols qui ont survécu à l’horreur brune, quand sept mille de leurs compatriotes ont péri dans les camps hitlériens.
Enric Marco, né en 1921, connu comme « le déporté numéro 6448 », était le président de l’Amicale de Mauthausen, comptant 650 membres en Espagne, poste auquel il avait été réélu le 1er mai, et il venait d’arriver en Autriche, où il devait se rendre à Mauthausen pour participer aux cérémonies commémoratives des 60 ans de la chute du nazisme, auxquelles allait assister le chef du gouvernement espagnol Rodríguez Zapatero, quand l’historien conclut son enquête et publia son rapport. Marco avait préparé un discours qu’il comptait lire à cette occasion. Déconcertée, stupéfiée par les conclusions de Bermejo, l’Amicale des déportés espagnols pria son président de rentrer en Espagne en attendant que la lumière soit faite. Le discours fut lu à Mauthausen par un autre déporté, Eusebi Pérez.
A Barcelone, sommé par les membres de l’Amicale de Mauthausen de présenter des preuves qui démentent Bermejo, Enric Marco avoua que celui-ci avait découvert la vérité : il était un imposteur, il n’était jamais allé dans aucun camp de concentration nazi, il trompait tout le monde à ce sujet depuis 30 ans. Et de quelle façon !
En 1978, il avait publié son autobiographie, Mémoires de l’enfer, dans laquelle il racontait sur un ton dramatique les infinies cruautés, humiliations et vexations de toute sorte, infligées aux déportés avant d’être exterminés par leurs bourreaux nazis dans les camps de concentration. En tant que membre de l’Association des Parents d’Elèves de Catalogne, dont il fut le vice-président pendant 20 ans, l’infatigable Enric Marco donnait chaque année quelque 120 causeries et conférences dans les collèges, informant les jeunes des crimes du totalitarisme nazi. Ses efforts furent reconnus et abondamment récompensés par les institutions démocratiques. La Generalitat de Catalogne, par exemple, lui décerna en 2001 la Croix de Sant Jordi, pour toute sa vie consacrée à la lutte anti-franquiste et syndicale. Le 28 janvier dernier, Enric Marco fut reçu par le Congrès National d’Espagne, où son témoignage déchirant fit une forte impression à tous les parlementaires, avec des évocations comme celle-ci : « Lorsque nous arrivions dans les camps de concentration, avec ces trains infects, des wagons à bestiaux, on nous déshabillait, les chiens nous mordaient, les projecteurs nous aveuglaient. Nous étions des gens simples, comme vous. On nous criait en allemand links, recht – gauche, droite. Nous ne comprenions pas, et ne pas comprendre un ordre pouvait coûter la vie. » Les caméras de télévision montrèrent que les propos du survivant de l’enfer faisaient venir les larmes aux yeux de certains députés espagnols, comme Carme Chacón, la jeune vice-présidente de la Chambre basse.
Comment a-t-il pu tromper autant de gens pendant aussi longtemps ? Comment a-t-il pu parvenir à l’âge de 84 ans sans que sa propre épouse, ni ses filles, ne soupçonnent que toute sa biographie publique n’était qu’une imposture monumentale ? On est pris de vertige en songeant à l’effort de mémoire et aux inventions incessantes auxquelles il devait recourir chaque jour, pour ne pas se trahir ou éveiller les soupçons en se contredisant. Il lui a fallu se vider de lui-même et se réincarner dans le fantôme qu’il s’était fabriqué. Le plus extraordinaire est qu’il ait réussi à tromper ceux qui étaient les plus à même de le démasquer, les Espagnols et Espagnoles qui ont réellement vécu l’horreur concentrationnaire et qui n’ont survécu que par miracle. Il les a si bien trompés qu’ils ont fait de lui leur porte-parole et leur leader pendant de nombreuses années. Pour réussir une farce de cette ampleur, il ne suffit pas de manquer de scrupules ; il faut être un génie, un éminent fabulateur, un histrion exceptionnel.
Depuis que la nouvelle est tombée, voilà quelques jours, je lis dans les journaux, j’écoute sur les radios et je regarde à la télévision tout ce qui concerne Enric Marco, avec la fascination qu’ont exercée sur moi les meilleurs romans. Les explications qu’il donne sur sa façon d’agir ont une indiscutable saveur borgésienne, et lui-même semble être un transfuge de l’Histoire universelle de l’infamie. Selon sa biographie truquée, il aurait fait partie, à la fin de la guerre civile, des républicains espagnols contraints à l’exil en France où, comme beaucoup de ses compatriotes, il serait entré dans la Résistance pour lutter contre les nazis au début de la Seconde Guerre mondiale. Il serait alors tombé aux mains de la Gestapo, qui, après l’avoir torturé, l’aurait envoyé dans les camps de Flossenbürg et de Mauthausen, d’où il aurait été libéré par les troupes alliées en 1945. A cette date, il serait rentré clandestinement en Espagne, envoyé par la CNT (Confédération nationale du travail, anarchiste) pour lutter contre la dictature franquiste. En 1978, le fabulateur est parvenu, même si cela paraît incroyable, à être élu secrétaire général de cette centrale syndicale.
On ne connaîtra probablement jamais sa véritable histoire, mais Enric Marco reconnaît maintenant qu’il est parti d’Espagne en 1942 comme volontaire pour aller travailler dans les usines de l’Allemagne nazie. Et que là, pour avoir violé la censure, il fut arrêté par la Gestapo, qui ne l’a pas envoyé dans les camps mais l’a retenu et torturé dans ses cachots, d’où il est ressorti en 1943. Pourquoi s’est-il forgé cette fausse identité de déporté ? « Pour une bonne cause » : pour être plus convaincant et plus efficace dans ses campagnes contre le totalitarisme, pour que ses efforts pour faire prendre conscience des crimes du nazisme, des souffrances et du courage des déportés, soient plus persuasifs et laissent une trace plus durable dans la mémoire des gens. Tout en reconnaissant qu’il a menti, il ne se repent pas. « Tout ce que je raconte, je l’ai vécu, mais ailleurs : j’ai seulement changé le lieu, pour mieux faire connaître la douleur des victimes. » « Nul n’a le droit de dire que la douleur dans une prison de la Gestapo n’est pas équivalente à la douleur dans un camp de concentration. » « J’ai changé le cadre, mais moi aussi je suis un survivant. Qui oserait dire que je ne suis pas des siens, simplement parce que je n’ai pas été dans un camp de concentration ? »
Les déportés authentiques ne semblent pas du tout convaincus par ces explications et, naturellement, ils évoquent avec amertume et tristesse l’abus dont ils ont été victimes. La Generalitat s’est empressée de reprendre à Enric Marco la Croix de Sant Jordi, et plusieurs associations menacent de le citer devant les tribunaux pour la longue imposture dont il est coupable. Cela ne serait que justice, éthiquement et civiquement.
Cependant, malgré ma répulsion morale et politique envers le personnage, j’avoue mon admiration de romancier pour sa prodigieuse habileté fabulatrice et son pouvoir de persuasion, à la hauteur des plus grands visionnaires de l’histoire de la littérature. Ils ont inventé et rédigé l’histoire du Quichotte, de Moby Dick, des frères Karamazov. Enric Marco a vécu et a fait vivre à des centaines de milliers de personnes la terrible fiction qu’il a inventée. Elle se serait intégrée à la vie, elle serait passée du mensonge à la vérité, elle serait passée dans l’Histoire avec une majuscule, si l’historien Benito Bermejo, ce rabat-joie, ce maniaque de l’exactitude, insensible aux beaux mensonges qui rendent la vie supportable, n’avait pas entrepris de fouiller les archives du IIIe Reich à la recherche de précisions et de faits objectifs, pour finalement mettre un terme au spectacle que l’illusionniste Enric Marco représentait depuis 30 ans sur la scène de la vie même, avec un formidable succès.
Tout ceci amène à réfléchir sur la fragile frontière qui sépare la fiction de la réalité, sur les emprunts et les échanges qui ont eu lieu de tous temps entre la littérature et l’histoire. Enric Marco a les pieds fermement posés dans les deux domaines et il sera très difficile de déterminer ce qui, dans sa biographie, relève de l’un ou de l’autre. Comme dans les meilleurs romans, il s’est arrangé pour les fondre inextricablement dans son existence. Lui-même est une fiction, mais de chair et d’os, et non de papier.
Lors de ma première ou de ma deuxième année d’université, j’ai dû préparer un travail sur l’Amazonie, pour lequel j’ai consulté, parmi d’autres, un livre de géographie dû à un prêtre, le père Villarejo (1), qui avait sillonné cette région en tous sens, séjourné dans les tribus d’Indiens et même, je crois, appris quelques dialectes. Je n’ai pas oublié ce livre, car on y accordait une parfaite réalité scientifique à des animaux et à des plantes imaginaires, qui n’existaient que dans les légendes et les mythes du folklore amazonien. Je suis certain que le père Villarejo, à la différence d’Enric Marco, ne voulait abuser personne, et que sa vocation scientifique le rendait méfiant vis-à-vis de la fiction. Simplement, il a pris pour des données objectives les indications recueillies au cours de ses voyages, auprès de femmes et d’hommes pour lesquels n’existaient pas encore ces barrières rationnelles strictes entre l’objectif et le subjectif, la veille et le sommeil, la vérité et le mensonge, la magie et la science, inexistantes dans le monde primitif. De sorte que son manuel de géographie, sans qu’il le veuille ou le sache, a ouvert une porte sur l’invention et la fantasmagorie, et aujourd’hui, même si les scientifiques le rejettent, il continue d’appartenir à la littérature, plus précisément au réalisme magique.
Monsieur Enric Marco, contrebandier d’irréalités, bienvenue dans le monde mensonger des romanciers.

(1) Probablement le père Avencio Villarejo, 1910-2000 (Note du traducteur).

«Espantoso y genial», article de Mario Vargas Llosa paru dans le quotidien espagnol El País le 15 mai 2005, ici traduit en français par Philippe Billé.

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13 mars 2008

Lettre documentaire 421

Lettre ouverte de Paquito D’Rivera à Carlos Santana

Le 25 mars 2005

Salut, Santana.

J’ai appris par notre ami Raúl Artiles, que tu vas bientôt te produire à Miami. Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée, vu que récemment tu as fait le faux-pas d’apparaître à la cérémonie des Oscars en arborant fièrement un énorme crucifix, sur un tee-shirt portant la vieille image stéréotypée du «Boucher de la Cabaña», comme est surnommé le lamentable personnage de Che Guevara par les Cubains qui ont dû endurer ses tortures et ses humiliations dans cette infâme prison.
L’un de ces Cubains était mon cousin Bebo, emprisonné là simplement parce qu’il était chrétien. Il me raconte à l’occasion, toujours avec une immense amertume, comment il pouvait entendre, depuis sa cellule, aux premières heures de l’aube, les exécutions sans procès, de tous ceux qui mouraient en criant «Vive le Christ Roi !»
Le guerrillero avec le béret à l’étoile est tout autre que ce que montre ce ridicule film de moto, mon cher collègue, et juxtaposer le Christ et Che Guevara, c’est comme entrer dans une synagogue avec une swastika autour du cou. C’est aussi une belle gifle à la figure de la jeunesse cubaine des années 60 qui devait se cacher pour pouvoir écouter TES disques, que la Révolution, l’Argentin primaire et ses sbires qualifiaient de «musique impérialiste» (c’est-à-dire le rock & roll).
Je ne trouve pas les mots pour exprimer mon indignation vis-à-vis de ton attitude irresponsable, mais veuille croire que malgré tout, en tant qu’artiste, je te souhaite toujours bonne chance. Et tu vas en avoir besoin, Carlos. Surtout à Miami.

Sincèrement à toi, Paquito D’Rivera, New York.

«Open letter to Carlos Santana by Paquito D’Rivera», parue en mai 2005 dans la revue Latin Beat Magazine, ici traduite de l’anglais par Philippe Billé.

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11 mars 2008

Lettre documentaire 420

REAJUSTEMENTS

J’ai commencé de publier des Lettres documentaires en 1989. La première série a duré jusqu’en 1992 et a compté 51 numéros. C’était un bulletin fait d’une photocopie A4 recto-verso pliée en deux, formant ainsi un léger in-folio de quatre pages A5. J’y publiais de brefs essais et études, rédigés par moi-même ou par d’autres, ainsi que des entretiens, des traductions, des listes, etc. En quoi ces Lettres étaient-elles documentaires, je ne m’en suis jamais expliqué, ni n’ai d’ailleurs été prié de le faire et ce point est resté indécis, y compris pour moi-même. Disons qu’il s’agissait d’une gazette artistique et littéraire dans laquelle l’information sur les œuvres et les auteurs primait sur l’exposition des œuvres elles-mêmes, que les textes non fictifs y primaient sur la fiction, et qu’à l’occasion, on s’y intéressait à l’esthétique des réalités non artistiques.

L’année 1992, j’ai clos cette première série pour en entreprendre une deuxième, à la forme encore plus minimale, chaque numéro étant fait d’une simple photocopie recto. A ce degré de simplicité, le bulletin était comme une revue émiettée, dont les pages paraissaient en feuilles détachées. J’y reprenais la numérotation à partir d’un numéro I, en chiffres romains au début pour éviter la confusion avec les Lettres de la première série. Je les ai publiées plus ou moins régulièrement, au rythme moyen d’environ trois par mois, atteignant ainsi le numéro 350 au printemps 2001. A partir de janvier 1995 s’était ouverte, parmi ces Lettres documentaires, une sous-série intitulée «Journal». C’était une chronique personnelle, un fourre-tout de notes brèves, parfois autobiographiques, plus souvent exprimant mes goûts, impressions et opinions. Ce «Journal» a paru assez régulièrement, occupant une Lettre par mois et ouvrant ainsi un domaine personnel assez important, parmi les autres Lettres relativement impersonnelles, si bien que j’en suis venu à regretter de pas en avoir fait une publication à part.

Au printemps 2001, ce «Journal» m’intéressant alors décidément plus que le reste, j’ai abandonné mes Lettres documentaires pour ne plus me consacrer qu’à lui. J’ai donc fait paraître, au début de l’année suivante, sous forme d’une livrette, mon Journal documentaire de l’an 2001. En réalité j’entrais dans une période d’indécision éditoriale, pendant laquelle les deux lignes «personnelle» et «impersonnelle» de mes productions allaient s’orienter dans différentes directions successives.

Au printemps 2002, le spectre d’une Lettre documentaire s’étant tout à coup dressé devant moi, j’en publiai une 351ème, sur Sarmiento.

En juin 2003, janvier 2004 et février 2005, j’ai publié sans grand succès trois numéros d’une revue Etudes, dont le contenu était semblable à celui de mes Lettres documentaires d’antan, avec aussi une section de notes personnelles.

En mai 2004, j’ai commencé de publier sur le net le blog Journal documentaire, contenant «des notes de lecture, et des notes du reste», plus tard intitulé Le nouvel obscurantiste.

En novembre 2005, contre toute attente, a paru soudain une Lettre documentaire n° 352, sur Baroja.

Depuis l’automne 2006, je produis un deuxième blog, intitulé Archives documentaires. J’avais déjà utilisé de temps en temps, autrefois, cette dénomination «Archives documentaires», comme nom fictif d’éditeur pour mes publications. La formule m’amuse par son allure sérieuse, et parce que c’est un pléonasme, des archives étant par définition documentaires. J’y publie des «inédits, traductions et raretés», les traductions prédominant. Dernièrement j’ai réalisé que le contenu de ces Archives est si semblable à celui des Lettres documentaires, qu’il n’y a pas de raison de les appeler autrement. J’ai donc rebaptisé a posteriori Lettre documentaire chacune des livraisons de ce blog, ainsi que seront nommées les livraisons à venir, tout en conservant l’appellation d’Archives documentaires comme titre d’ensemble. A la différence des bulletins en papier que j’ai publiés avant, ces nouvelles Lettres documentaires ont une existence principalement informatique et leur dimension n’est pas calibrée. Chaque Lettre reste idéalement une « page », même si sa forme imprimée peut s’étendre sur plusieurs. Au lieu de faire repartir le compte à zéro, la numérotation poursuit celle des Lettres de papier, reprenant donc à 353.

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