Archives documentaires

Inédits, traductions & raretés, mis au net par Philippe Billé. ("J'ai vu les moeurs de mon temps, et j'ai publié ces Lettres." - JJR)

25 février 2008

Lettre documentaire 419

UN CAUCHEMAR AVEC DES PERSONNAGES CUBAINS

par Guillermo Cabrera Infante

Dans mon rêve il n’y a que trois personnages : deux connus et un inconnu, mais pas inconnu de moi. Il s’agit de José Hernández, plus connu sous le nom de Pepe le Fou. L’un des personnages est Alejo Carpentier, l’autre Lezama Lima. Pepe le Fou voulait être écrivain, mais il voulait surtout se suicider. Il n’a pas réussi la première chose mais il a réussi l’autre, il est mort écrasé par un bus devant lequel il s’est jeté un beau matin à l’aube.
Le premier à apparaître fut Alejo Carpentier, qui arriva, s’assit et ne dit rien. Depuis l’intérieur de l’appartement (dont le fond était disposé comme mon ancien studio, sur lequel s’ouvraient maintenant des fenêtres à la française) je vis venir Lezama Lima, qui sans me saluer me dit : « Ton studio est parfait pour jouer au billard ». Sans doute se référait-il au fait que mon bureau était recouvert d’une nappe de feutre lie-de-vin, car il ne ressemblait en rien d’autre à une table de billard. Je ne répondis rien à Lezama, qui alla s’asseoir à côté de Carpentier sans le saluer. Lezama ne semblait occupé qu’à maintenir son énorme cigare allumé. Il n’y avait aucune conversation entre nous. Soudain la pièce se transforma en une terrasse, avec un vieux balcon qui me rappelait celui du 408 rue Zulueta. Nul ne semblait s’étonner de la transformation. Au bout d’un moment, une voiture décapotable s’approcha de la terrasse, je pouvais bien voir le chauffeur. Il avait les cheveux presque ras , mais d’un blond éblouissant. Je n’eus pas le temps de m’en étonner car je reconnus le chauffeur : c’était Pepe le Fou, qui souriait de façon atroce. Il semblait connaître un secret que j’ignorais. Quand il brandit un énorme pistolet, le rêve tourna au mélodrame violent, comme il arrive souvent. « C’est Pepe le Fou », dis-je, mais ce changement n’étonnait personne et le pistolet grandissait. Il me semblait que j’étais le seul à le voir et je comprenais maintenant ce que faisait Pepe le Fou : il avait été envoyé pour tuer Lezama, à qui je conseillai de prendre garde à la fenêtre par où apparaissait le pistolet. Mais Lezama continuait de fumer imperturbablement son énorme cigare. Ce fut alors que Pepe le Fou se désintéressa de sa voiture pour examiner les résultats de ses coups de feu... qui n’avaient pas blessé Lezama, mais qui avaient tué Carpentier, lequel tombait de sa chaise sans même se plaindre : il était mort muré dans son silence.

Cette nouvelle («Una pesadilla con personajes cubanos») de Guillermo Cabrera Infante (Cuba, 1929 – Londres, 2005) a paru posthumément dans le quotidien espagnol El País du 28 mai 2005. Elle était destinée à faire partie du recueil collectif El libro de los sueños (Le livre des rêves), publié par Esther Tusquets aux éditions RqueR. Le 408 rue Zulueta fut l’adresse de l’auteur à La Havane avant son exil. Les deux personnages célèbres du rêve, Alejo Carpentier (1904-1980) et José Lezama Lima (1910-1976) étaient des écrivains cubains. Traduction française par Philippe Billé.

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06 février 2008

Lettre documentaire 418

EVOCATION D’AUGUSTE BRIZEUX

Notre correspondant Michel Ohl nous a remis dernièrement une plaquette nouvelle, Débâcle de l’A paraître de trop, qu’il vient de faire paraître, laquelle porte en exergue ces quelques vers d’un certain Brizeux :

« Oh ! ne quittez jamais, c’est moi qui vous le dis,
Le devant de la porte où l’on jouait jadis,

L’église où, tout enfant, et d’une voix légère,

Vous chantiez à la messe auprès de votre mère ;

Et la petite école où, traînant chaque pas,

Vous alliez le matin, oh ! ne la quittez pas ! »

Interrogé sur l’identité du poète, le Maître de Mimizan a bien voulu nous apporter ces quelques éclaircissements :

... Mais, mon cher, sur le « doux Brizeux (buveur de cidre) » (Verlaine) – je remplirais deux cahiers Clairefontaine... Clé : « Pas d’omelette poétique sans Brizeux » - repris dans Pauvre cerveau qu’il faut bercer (page 24), car le doux Auguste m’a suivi, si j’ose dire, toute la vie, depuis le lycée Victor-Duruy, où j’ai déniché Marie d’occasion (Gainsbourg appelait Catherine Deneuve : Catherine d’Occase). Etant à 16 ans révolté, il me fallait me révolter contre ma révolte, et puis, chez les adorateurs de saint Céline, et saint Artaud, et saint Dosto, dont j’étais, aimer Brizeux me semblait très chic, le signe d’un esprit raffiné (c’était un petit cinéma pour 2, 3 amis, n’est-ce pas, et encore ne suis-je pas sûr aujourd’hui de ne pas avoir été seul), je me suis donc évertué à aimer Julien-Auguste-Pélage (1803, Lorient – 1858, Montpellier), Dieu du ciel à mon âge il n’était plus, déjà, depuis 5 ans – et je l’ai aimé, et naturellement je me suis aussi moqué de lui, et de ce côté mièvre en moi qui trouvait des échos en lui... J’ai lu ses autres œuvres, ensuite, à la BM, Les Bretons, Histoires poétiques ... une biographie, œuvre d’un curé, les éloges de Sainte-Beuve, de Vigny, son grand ami, les éreintements de tant d’autres (« pauvre petit filet de pensées et d’images bretonnes, sincère mais monotone jusqu’à l’ennui ... concision asthmatique ... poésie chétive... », Amiel, Journal, mardi 14 août 1855), les Romantiques qui le trouvaient ringard ! ah ! ça n’était pas un frénétique, le Brizeux (voix à la Raimu : « Tu nous les briseû ! ») voilà pourquoi sans doute je l’ai choisi, avec ces foldingos de Forneret et Roussel, comme poètes préférés du Questionnaire de Proust, (il est itou dans l’Index de Pataphysical Baby). Au lycée Montaigne j’ai eu le temps, avant d’être viré, de concourir pour les bourses Zellidja, avec Le parcours de Brizeux en Bretagne, petit essai très documenté, avec cartes, j’ai bazardé cette chose, les pages miennes que ma mère préférait, les seules qu’elle aimait, pour tout dire, et d’ailleurs Maman avait alerté des amies, certaines devenues religieuses, et j’allais être accueilli en Bretagne à bras ouverts à chaque étape de mon Parcours (ou Itinéraire) Brizeux mais hélas ! ce si beau projet ne fut pas retenu par les hautes instances... Il a tout de même laissé des traces dans l’esprit du condisciple Jean-Marc Faubert (disparu voici un an) qui, dans plusieurs de ses papiers de Sud Ouest, évoque Brizeux à mon sujet (« Fils de Jarry et de Brizeux » écrit-il le 23 mars 1988). Cucu, certes, l’épigraphe « Oh ! ne quittez jamais... », cucûment dit, mais c’est aussi mon idée, rester à la maison natale, ne pas s’éloigner du cimetière, ni de l’école communale, où j’ai appris à écrire la présente lettre, ni non plus de l’église, ni non plus du café originel (et l’on a reproché à Brizeux de préférer les veillées à l’auberge avec les paysans aux soirées parisiennes littéraires – il a recueilli auprès d’eux proverbes et chansons, Avel, avelou, holl avel - Vents, vents, tout n’est que vent... La plaisanterie est facile. « Ma rie Marie » (Entre devins). Le cercueil de la couverture de la Débâcle vient de Brizeux, aussi. Télen Arvor, La Harpe d’Armorique, bilingue mis en français par Auguste (qui traduisit aussi Dante).

Epouvante ! à travers les champs et la lande on vit

Ces jeunes soldats porter leur bière ;

Ils menaient à leur tombe et devant eux le deuil,
En chantant avec le prêtre la prière des morts.

(Les conscrits de Plo-Meur) (révolte contre Napoléon « vrai loup de guerre »)

J’ai failli ajouter au Dernier des A paraître : Brizeux, c’est beaucoup plus que Brizeux.

Je n’ai plus qu’un des quatre volumes de ses œuvres, mais je ne pense pas le relire ! C’est une histoire très cucul elle-même !

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(Post scriptum) ... Le poème utilisé en exergue s’appelle « Le Pays ». Brizeux l’a retravaillé. L’édition que j’ai reprend celle de 1840, apparemment, mais le préfacier cite deux vers d’une version antérieure :

« Oh, ne quittez jamais le seuil de votre porte !

Mourez dans la maison où votre mère est morte ! »

C’est probablement cette version que j’ai lue à 16 ans, et qui m’a marqué au point que je l’ai parodiée :

«Oh ! ne quittez jamais le deuil de votre Porte !

Faites-vous un manteau, peint en noir, de Son bois,

Glissez-vous-y tout nu et restez dans le froid,

Ou dans le chaud, debout sur le seuil de la Morte,
Attendant que le diable, ou la mort, vous emporte. »

(Entre devins, p. 106)

La parodie, attribuée à Brizeux soi-même, personnage de l’histoire, qui l’aurait écrite dans « Ma rie Marie », me paraît symptomatique, si je puis dire, de mon rapport à Brizeux –rester où l’on naît, y attendre la mort, en se berçant d’histoires touchantes / pathétiques...

[Source : lettres à l’éditeur, du 19 janvier et du 4 février 2008.]

Posté par Ph B à 12:56 - ohl - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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