Archives documentaires

Lettres documentaires (inédits, traductions & raretés) mises au net par Philippe Billé. ("J'ai vu les moeurs de mon temps, et j'ai publié ces Lettres." - JJR). ("Les Belles-Lettres ... oh maman l'aimable refuge!" - MO).

16 novembre 2008

Réorientation

La suite de ce blog annexe sera désormais publiée dans mon blog principal : http://journaldoc.canalblog.com/

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10 novembre 2008

Lettre documentaire 439 bis

Solution des mots croisés du 30 octobre :

Horizontalement. – I. REVEUR. MA. – II. ETOILE. IL. – III. UV. CA. – IV. LA. MI. – V. SOUPESERAS. – VI. INTERSTICE. – VII. OE. IE. – VIII. US. OR. – IX. AS. NIELLE. – X. HE. SETOIS.

Verticalement. – 1. RE. SIOUAH. – 2. ET. ONESSE. – 3. VO. UT. – 4. EI. PE. – 5. ULULERIONS. – 6. REVASSERIE. – 7. ET. ET. – 8. RI. LO. – 9. MICMAC. LI. – 10. ALAISE. ES.

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04 novembre 2008

Lettre documentaire 440

QING FO, LA FEMME-CALMAR CHINOISE
par Crad Kilodney

Avant d’en venir à Qing Fo, la femme-calmar chinoise, je voudrais dire deux choses.

La première, c’est que j’en ai marre des parasites comme ma voisine Martha, qui vit de l’assistance publique depuis au moins quinze ans. Elle n’a pas de problème physique, ni mental. Elle n’a simplement pas envie de travailler. Comment elle s’arrange, je n’en ai pas idée. Elle prétend faire du bénévolat. Même si c’est vrai, comment fait-elle pour s’en sortir depuis tant d’années ? La seule explication que je vois, c’est qu’elle couche avec son assistant social, encore qu’il faille en vouloir, pour coucher avec un tel déchet. Je suppose qu’elle va chez lui, parce que je ne l’ai jamais vu recevoir de visites masculines.

La deuxième chose qui me pompe l’air, c’est le supermarché du coin, qui refuse d’avoir du Diet Dr Pepper, ou aucune autre bière de racine diététique. Où est ma liberté de choix ? Dans quel pays arriéré sommes-nous ? Le gérant prétend qu’il n’a pas le droit d’avoir les marques de soda que je veux ! Quel typique défaitiste canadien ! Il y a des fois où j’ai envie de l’étrangler ! Il a tous ces aliments genre asiatique qui ressemblent à de la litière pour chat, mais il ne peut pas avoir du soda normal pour les hommes blancs. Je suis sûr que Coke et Pepsi payent pour empêcher toutes les autres marques d’être présentes sur les étagères, ce qui est une forme d’obstacle à la concurrence, mais que fait le gouvernement ? Absolument rien ! Je me suis souvent plaint, mais plus personne ne répond à mes lettres.

Qing Fo, la femme-calmar chinoise, représente le plus grand mystère de toute l’histoire de la Chine, un mystère encore plus grand que de savoir comment font tous ces Chinois pour vivre avec tout cet air pollué. On ne trouve rien à son sujet sur internet, donc une fois de plus c’est à moi qu’il échoit de régler un problème du monde. J’ajoute que le consulat de Chine ne m’a été d’aucun secours. Ils prétendent ne jamais avoir entendu parler d’elle !

Qing Fo naquit en 1928 ou en 1938, à Zhengzhou ou à Wuhan. Son père était soit un paysan, soit un vendeur ambulant de pots et de casseroles, et leur famille était soit du côté des communistes, soit des nationalistes. Dans sa jeunesse, Qing Fo fut soit institutrice, soit une des maîtresses de Mao Zedong, par qui elle aurait eu des informations sur la bombe atomique.

Elle fut surnommée la femme-calmar soit à cause de son talent pour préparer les calmars de diverses façons, soit parce qu’elle avait des bras comme les calmars, avec des ventouses. Une autre théorie est qu’elle était la maîtresse d’un trafiquant d’opium connu sous le nom de Calmar.

Certaines sources affirment qu’elle n’était pas du tout chinoise mais coréenne. Et certains suggèrent que c’était un homme déguisé en femme. Cependant, un épicier chinois de mon quartier assure que personne en Chine ne pourrait être appelé la femme-calmar chinoise, que si c’était vraiment une femme et une Chinoise, car les Chinois ne sont pas si faciles à berner. Je pense qu’il n’y a rien à opposer à ce genre de logique.

Sa mort est aussi mystérieuse que sa vie. Certains pensent qu’elle a été tuée pendant les émeutes de la sauce piquante, à Shantung en 1975. D’autres prétendent qu’elle s’est suicidée avec du poison afin d’éviter une exécution pour trahison, du fait qu’elle avait dérobé les plans d’un moteur de fusée. D’autres encore affirment qu’elle vit encore à Canton, ou à Hong-Kong, ou à Madison, dans le Wisconsin, et qu’elle a pris le nom de Chi Kwok, Bao Wing, ou Shirley Goldman.

Le manque de documentation fiable m’inspire la conviction qu’une conspiration orwellienne a été ourdie dans les plus hautes sphères du gouvernement chinois pour faire disparaître toute mention de Qing Fo et toute preuve de son existence. Cela ne peut s’expliquer que si elle a été mêlée à quelque affaire touchant la sécurité nationale, ou impliquée dans un scandale avec quelque haut fonctionnaire. Telle est mon hypothèse, à moins que quelqu’un ne puisse prouver autre chose.

Une autre chose qui me rend fou, ce sont les aboiements de chiens, qui me réveillent en plein jour, quand j’ai envie de dormir. Il y a des magasins en face de chez moi et les propriétaires de chiens les attachent à l’extérieur, le temps de faire leurs courses. Certaines de ces bêtes sont très mal dressées et aboient continuellement. Il y a soi-disant un décret municipal contre le bruit, mais personne ne l’applique. Des fois, j’ai envie de prendre une batte de base-ball et d’aller éclater la tête du chien. Certains de ces maîtres de chiens sont si anti-sociaux, qu’ils se moquent de savoir si leurs animaux dérangent les gens normaux comme moi. Il y a un gars en particulier, dont le chien ne peut pas rester deux secondes tranquille, et je peux assurer, rien qu’en l’ayant regardé aux jumelles, que c’est soit un trafiquant de drogue, soit un assisté comme cette misérable Martha, qui n’a pas de chien, mais elle a un chat qui pue la mort, et elle n’ouvre même pas une fenêtre pour aérer son appartement, c’est pour ça qu’aucun visiteur ne peut tenir plus d’une minute chez elle, d’après ce qu’on m’a dit.

Qing Fo, the Chinese squid woman» – 21 mai 2008 - extrait de New Writings, ici traduit par Philippe Billé)

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30 octobre 2008

Lettre documentaire 439

Une grille de mots croisés en forme de croix gammée. J’en ai rêvé (sans blague, par une aube de septembre), Michou l’a faite. Sa croix tourne en bouddhique, et non dans le sens national-socialiste. Cela lui ôte-t-il son caractère diabohlique ?

svastika

HORIZONTALEMENT. – I. Vagabondant. A bibi. – II. Aigle ou Cygne. Pense donc est. – III. Il m’en faut deux pour avoir le DEUG. Réservoir psychique. – IV. Marilyn y vit le jour et la nuit tombe. Moi sans cœur. – V. Supputeras. – VI. Hiatus. – VII. Le principe de l’œuf. Comme qui dirait. – VIII. Du coutumier. Franc silence. – IX. Crack et poison d’Emma. Noir émail. – X. Renforce bien. Tel l’«humble troubadour».
VERTICALEMENT. – 1. Père des pharaons. Oasis sacrée. – 2. Conjonctive. Village de la Rose des Vents et de Christine de Rivoyre. – 3. Quartier de Livourne. Note d’antan. – 4. En plein. Saint bigourdan. – 5. Ferions les chouans. – 6. Songe creux. – 7. Saison sans fin. Bout d’éternité. – 8. Pouffé. Nymphette ou parti. – 9. Embrouille. Trois cent cinquante brasses de Mao. – 10. En couche en cas d’oubli. Epée Renaissance sans toc.

La solution dans quelques jours.

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26 octobre 2008

Lettre documentaire 438

LES LETTRES CHINOISES DE GEORGE
par Crad Kilodney

Mon ami George a consacré toute sa vie d’adulte à fuir le travail honnête. Il n’est certainement pas idiot, ni ne manque de talent. Il est assez brillant pour faire fortune, j’en suis sûr. Seulement, il préfère concentrer son intelligence sur les moyens de s’enrichir autres que le travail honnête. Le résultat, c’est qu’il a enchaîné les plans foireux, et certains ont très mal tourné.
Il y a quelque temps de ça, George eut ce qu’il considérait comme son idée la plus géniale. Il prit dans l’annuaire du téléphone cent personnes nommées Wong, se servit du guide du code postal et d’un plan des rues pour compléter les adresses, et écrivit à chacune, de sa propre main, un mot disant à peu près ceci :
Cher Mr Wong,
Vous allez m’envoyer 1000 $ cash, soigneusement enveloppés, à la boîte postale indiquée ci-dessous. Ne dites rien à la police. Envoyez l’argent d’ici une semaine. Si vous suivez ces instructions, il n’y aura pas d’autre demande d’argent.
Le Hérisson
Boîte Postale (...)
George avait pris soin de louer une boîte dans une agence postale du quartier.
Après avoir écrit, mis sous enveloppe, rédigé les adresses et timbré les cent lettres aux dénommés Wong, il les expédia toutes. Puis il m’appela pour me raconter ce qu’il venait de faire.
« Mais, George, lui dis-je, pourquoi imagines-tu qu’une seule de ces personnes va envoyer de l’argent à un inconnu anonyme ?
- C’est un coup de poker, répondit-il. Beaucoup de Chinois ont été mêlés à des histoires louches à Hong-Kong avant de venir ici. Ils ont des cadavres dans leurs placards et ne veulent pas que ça se sache. Sur une centaine de Chinois pris au hasard, il y en a sûrement quelques uns qui ont quelque chose à se reprocher. Et qu’est-ce que mille malheureux dollars, si tu penses que ça te garantit la tranquillité ?
- Mais qu’est-ce qui les empêcherait d’appeler la police ?
- Oh, il ne le feront pas. Les Orientaux ne veulent jamais avoir affaire à la police. C’est dans leur culture.
- Hum... Eh bien, peut-être. Mais tu pratiques là une forme d’extorsion, dis-je.
- Pas du tout, déclara George avec emphase. Je le sais, parce que j’ai regardé dans le Code Pénal ! Article 346 ! Tu peux vérifier ! L’extorsion suppose le recours à des menaces, à des accusations ou à la violence. Ce sont les termes exacts. Or il n’y a aucune menace dans mes lettres. J’ai simplement demandé aux gens de m’envoyer de l’argent. Je n’ai jamais dit que je ferais quoi que ce soit, s’ils n’acceptent pas. »
Je considérai ses arguments. « Eh bien, disons que si tu ne franchis pas la ligne, tu t’appuies quand même un peu dessus.
- Hé, hé, ouais, mais c’est bien joué, tu trouves pas ?
- Je pense quand même que personne ne va t’envoyer d’argent, mais tiens-moi au courant. »
Le troisième jour après avoir posté ses lettres, George alla voir dans sa boîte postale. Il y avait une grosse enveloppe. Il l’apporta chez moi pour l’ouvrir, tout excité d’avance. L’enveloppe contenait 1000 $ en liquide, avec ce mot maladroitement griffonné : « S’il vous plait, laissez-nous tranquilles. Nous ne voulons pas d’ennuis. »
Le lendemain, George retourna à sa boîte. Il y avait une autre grosse enveloppe ! Il l’apporta à la maison et l’ouvrit. Encore 1000 $ en liquide, avec ce mot : « Nous sommes de pauvres gens. Nous ne pouvons donner plus. Arrêtez de nous embêter. »
George retourna voir au courrier chaque jour pendant peut-être une semaine, mais il ne reçut pas d’autre enveloppe. Cependant, il considérait que son plan était un grand succès : deux touches sur cent, et 2000 $ en liquide. Et qu’est-ce que ça lui avait coûté ? Environ 50 $ en papeterie et en timbres.
« Je te l’avais dit, que ça marcherait, déclara-t-il.
- Je suis surpris, dis-je. C’est un coup de chance.
- Je vais recommencer ! »
Et George reprit dans l’annuaire cent autres dénommés Wong. Comme la première fois, il écrivit à la main ses messages demandant de l’argent et posta le tout.
Trois jours après, il se rendit à sa boîte postale. Il n’y avait rien pour le moment, mais comme il était encore tôt, il ne se sentait pas découragé. En ressortant de la poste, cependant, il se retrouva soudain encadré par trois jeunes Chinois portant costume et lunettes noires qui le saisirent par les bras et le poussèrent vers une voiture aux vitres teintées, qui attendait. En quelques secondes, il fut emmené à grande vitesse, coincé sur la banquette arrière avec des pistolets enfoncés dans les côtes.
Oui, comme vous avez deviné, George avait « touché » un Wong qui avait des accointances dans un gang. Les voyous exigèrent de savoir pour qui George travaillait. Terrifié, il tenta d’expliquer que tout ça n’était qu’une blague, qu’il avait envoyé un tas de lettres sans connaître aucun des destinataires. Les gangsters baragouinèrent entre eux sur un ton qui était explicite, bien que les termes fussent incompréhensibles. Ils parvinrent enfin à un entrepôt désert, dans une zone industrielle. George fut conduit à l’intérieur et fut violemment battu. Ils avaient cru à son histoire mais pensaient qu’il méritait quand même une bonne correction. « La prochaine fois, on te tuera ! » annoncèrent-ils.
Je lui rendis visite durant sa convalescence. Il était assis dans son lit, fumant et regardant la télévision. Il avait la tête bandée, le bras gauche en écharpe, et il était couvert de bleus. Malgré tout, il semblait avoir le moral.
« Mon cher George, dis-je en prenant mon ton le plus moraliste, j’espère que cela t’a servi de leçon.
- Oui, dit-il en hochant la tête, j’ai commis une erreur ». Il tira sur sa cigarette, l’air contemplatif. « La prochaine fois, je prends des Vietnamiens. »

("George’s Chinese letters" – Avril 1999 - extrait de Dead Man Talking, ici traduit par Philippe Billé)

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16 octobre 2008

Lettre documentaire 437

ENIGME LOGIQUE : TERRORISTES

par Crad Kilodney

Demain, cinq groupes terroristes différents (Al-Qaida, le Hezbollah, le Hamas, le Jihad islamique et Asbat al-Ansar) vont attaquer cinq cibles canadiennes différentes (la tour CN, les édifices du Parlement, le pont de la Confédération, le port de Montréal, le terminal du Ferry de Vancouver) avec cinq sortes d’armes différentes (explosifs, bombe incendiaire, gaz sarin, bombe nucléaire, poudre d’anthrax) à cinq heures locales différentes (9 h, midi, 14 h, 17 h, 20 h). En vous aidant des indices suivants, retrouvez quel groupe va frapper quelle cible avec quelle arme et à quelle heure. (Ne tenez pas compte des différences de fuseau horaire.)

1. Seule une des deux propositions suivantes est vraie :

A. Le port de Montréal sera frappé à 9 h mais pas avec l’anthrax.

B. Asbat al-Ansar n’utilisera pas la bombe incendiaire, ni n’attaquera plus tard qu’à 14 h.

2. Ces quatre attaques sont distinctes : celle d’Al-Qaida, celle recourant à l’anthrax, celle ayant lieu à 17 h, et celle du terminal du Ferry de Vancouver.

3. C’est soit le Hamas, soit le Jihad islamique, qui frappera la tour CN, mais pas avec la bombe nucléaire.

4. Le Hezbollah frappera le port de Montréal mais pas avec la bombe incendiaire, ni plus tard qu’à 14 h.

5. La bombe nucléaire sera employée à midi, mais pas par le Jihad islamique, ni par Asbat al-Ansar.

6. Al-Qaida attaquera à 14 h mais pas avec le gaz sarin.

7. Les explosifs seront employés au Parlement mais pas avant 14 h.

8. Le pont de la Confédération sera frappé à 17 h mais pas avec le gaz sarin.

9. Le terminal du Ferry Vancouver ne sera pas frappé par Asbat al-Ansar, ni à 20 h.

("Logic puzzle : terrorists" - 29 mai 2008 - extrait de New writings, ici traduit par Philippe Billé)

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15 octobre 2008

Lettre documentaire 436

UN ENTRETIEN AVEC CRAD KILODNEY

Bonsoir, mesdames et messieurs, et bienvenue dans la seizième édition de notre série d’entretiens, «Ecrivains extrêmes», sponsorisée par le Conseil des Arts de Moose River et par Garbanzo Recyclage, chez qui «nous vous traitons vous et vos déchets avec un égal respect».

L’auteur invité ce soir est Crad Kilodney. Il va être interrogé par Mme Agraka X. Pniu, éditrice de la Knerpie Literary Review. Mme Pniu, si vous voulez bien commencer.

Interviewer : Mr Kilodney, où prenez-vous vos idées ?

Kilodney : Mes idées ?... Je... euh... eh bien... je ne sais vraiment pas quoi répondre.

Int. : Combien de temps cela vous prend-il pour écrire un livre ?

K. : Combien de temps ?... Eh bien, je... vraiment je ne saurais dire.

Int. : Quels sont votre meilleur livre et votre plus mauvais livre ?

K. : Oh... heu... Je... ne sais pas... Je...

Int. : Comment réagissez-vous aux refus ?

K. : Les refus... Je... heu... Je suppose que simplement... je les encaisse.

Int. : Pourquoi aucun grand éditeur ne vous a-t-il publié ?

K. : Euh... Je... Je n’ai pas d’explication, je le crains.

Int. : Pourquoi pensez-vous avoir du talent ?

K. : Euh... euh... Je n’ai pas de réponse à ça... Désolé.

Int. : Ne croyez-vous pas que vous vous en seriez mieux sorti si vous aviez passé un diplôme d’anglais à l’université, au lieu d’étudier quelque chose d’inutile comme l’astronomie ?

K. : Eh bien... Je ne le saurai jamais.

Int. : Un critique a défini votre écriture comme «un assemblage presque aléatoire de mots et de phrases, insignifiant et incohérent.» Est-ce vrai ?

K. : Oh... heu... Je... J’espère que non.

Int. : L’écrivain a-t-il pour mission d’améliorer la société, ou bien faut-il se contenter de faire ça juste pour l’argent ?

K. : Je... Je suis bien en peine de répondre.

Int. : Vous vivez actuellement d’opérations boursières. Cela n’est-il pas la négation de toute votre carrière littéraire ?

K. : Eh bien... Il faut bien que je me nourrisse... J’en suis désolé.

Int. : Quels prix avez-vous gagnés ?

K. : Oh... Aucun, j’en ai bien peur.

Int. : Si vous deviez revivre votre vie, que feriez-vous d’autre ?

K. : Je ne sais... Je... ne peux vraiment pas dire.

Int. : Si vous étiez un animal, lequel seriez-vous ?

K. : Un animal ?... Un animal... Je... Je n’y avais jamais pensé... Je ne vois pas.

Int. : Comment écrivez-vous, concrètement ?

K. : Je... heu... J’écris avec un stylo... et du papier.

Int. : Pourquoi n’avez-vous pas d’ordinateur ?

K. : Je ne connais rien aux ordinateurs.

Int. : Pourquoi n’êtes-vous pas plus célèbre ?

K. : Eh bien... Je... Je ne sais pas.

Int. : Quel est votre vedette de cinéma préférée ?

K. : Je ne sais pas... Je... Je ne suis pas sûr.

Int. : Avez-vous des animaux domestiques ?

K. : Des animaux domestiques ?... Non... aucun.

Int. : Que regardez-vous à la télévision ?

K. : A la télévision ?... La télévision... Pas grand chose... Peut-être la chaîne météo.

Int. : Quelle pourrait être votre épitaphe ?

K. : Oh, mon Dieu... Heu... Je... Je... Je me sens mal.

Int. : «Je me sens mal»? C’est bien trouvé. J’aime beaucoup. Et je n’ai pas d’autres questions, alors je vous remercie, Crad Kilodney.

K. : Oh... oui... je vous en prie.

Ainsi s’achèvent les programmes de la soirée. Je tiens à remercier Crad Kilodney et Mme Agraka X. Pniu pour cet entretien vraiment brillant et mémorable. La semaine prochaine, notre écrivain invité sera Farouk al-Jawali, l’auteur de Herbes de l’agonie. Il sera interrogé par le professeur Ruta Ghaoutsi-Habib, de Munger College.

Veuillez sortir en ordre par la porte du fond, et soyez prudents en sortant du parking, car nous n’avons pas d’assurance de responsabilité civile. Merci et bonne nuit.

("An interview with Crad Kilodney" - 26 mai 2008 - extrait de New writings, ici traduit par Philippe Billé)

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14 octobre 2008

Lettre documentaire 435

MES MILLE PREMIERS DOLLARS COMME ECRIVAIN

par Crad Kilodney

J’établis une règle pour les écrivains, qui sera désormais connue sous le nom de Règle de Kilodney : vous n’avez pas le droit de vous appeler écrivain tant que vous n’avez pas tiré mille dollars de vos écrits. Nous interpréterons cette loi strictement. Les boulots qui comportent de l’écriture ne comptent pas. Les subventions ne comptent pas. Les notes de lecture ne comptent pas. Les dédommagements sous d’autres formes ne comptent pas. Seul compte l’argent reçu pour quelque chose que vous avez écrit. Les amateurs qui se prétendent écrivains peuvent aller se promener.

Comme j’ai tenu le compte de tout l’argent que j’ai gagné dans ce métier ingrat, j’ai eu l’idée d’ouvrir mon registre et de vous montrer comment j’ai gagné mes mille premiers dollars. (Il y a aussi eu au fil du temps beaucoup de publications non payées, mais je ne vais pas m’ennuyer à en faire la liste.)

1967 – J’écrivis une histoire pour la revue humoristique de ma faculté à Ann Arbor, et reçus pour cela 10 $. C’était au sujet d’un type de ma cité universitaire, et après ça il n’a plus voulu me parler.

Total dans l’année : 10 $. Total dans la carrière : 10 $.

1968 – J’avais décidé que je voulais devenir écrivain, bien que je fusse étudiant en science. Ma personnalité allait rester ainsi déchirée pendant des années. J’envoyais ma première histoire affreuse à de grands magazines et je collectionnais mes premiers refus. Je déménageai à Houston juste après avoir passé mon diplôme en août.

Total dans l’année : 0 $. Total dans la carrière : 10 $.

1969 – J’étais si seul et déprimé, pendant mes neuf mois à Houston, que je n’ai jamais écrit sur cette période de ma vie. J’étais chômeur depuis le début de l’année et je conservais la vague ambition de devenir écrivain. Je découvris l’univers des petites revues littéraires. Je continuais d’envoyer mes premières réalisations sans bien savoir ce que je faisais. Je réussis à vendre deux articles amusants au supplément dominical du Houston Post, un pour 50 $ et l’autre pour 75 $, après quoi je ne fus plus bienvenu. Un jour que j’étais dans un taxi, le chauffeur noir me demanda comment je gagnais ma vie. Quand je lui dis que j’étais un écrivain indépendant, il demanda «Qu’est-ce que c’est que ça ?» En mai, je rentrai «chez moi» à Long Island. Je fus réformé au service militaire, ce qui est peut-être la plus grande chance que j’aie jamais eue.

Total dans l’année : 125 $. Total dans la carrière : 135 $.

1970 – Une année extrêmement misérable de ma vie. Je partis vivre à Boston et j’en revins une semaine après. Premières vagues idées d’émigrer au Canada. Je fus au chômage la plus grande part de l’année, et je restais assis dans ma chambre, essayant coupablement d’écrire, et proposant mon ouvrage partout. Je vendis une histoire au National Lampoon, qui parut dans leur numéro spécial «Paranoia». C’était la première histoire non sollicitée qu’ils acceptaient, et mon premier papier signé Crad Kilodney. Je fus payé 300 $. Je me considérai dès lors comme un «professionnel», et une dame qui animait un atelier d’écriture dans mon quartier me signala à son agent. Cela aboutit à une désillusion majeure. Je n’étais pas prêt pour travailler avec un agent et au bout d’un an, je demandai que l’on me rende tous mes manuscrits. Par mes propres démarches, je vendis un entrefilet à Changing Times pour 5 $, deux blagues à Current Comedy pour 4 $, et un entrefilet à Fate Magazine pour 2,50 $.

Total dans l’année : 311,50 $. Total dans la carrière : 446,50 $.

1971 – Je voudrais dire un mot au sujet des lettres de refus. Beaucoup de prétendus écrivains pensent que les lettres de refus confirment leur talent. C’est-à-dire que le supposé écrivain est un tel génie et si en avance sur son temps, qu’il est inévitablement rejeté. La vérité, c’est que les lettres de refus ne prouvent rien, ni dans un sens ni dans l’autre. Il n’y a aucune raison de les conserver, ou d’en tapisser vos murs. Je vendis une histoire au Carolina Quarterly pour 40 $, et deux entrefilets à Fate Magazine pour un dollar pièce. Je travaillais alors à Exposition Press, la deuxième plus grosse maison d’édition à compte d’auteur des USA. Ce travail allait avoir un énorme impact sur moi comme écrivain.

Total dans l’année : 42 $. Total dans la carrière : 488,50 $.

1972 – Je continuai d’évoluer lentement, comme écrivain. J’étais habile mais inconsistant. Beaucoup d’envois, beaucoup de refus. J’étais très malheureux sous le toit de mes parents, mais je n’avais pas le courage de m’en aller. J’économisais chaque dollar possible de mon travail, ce qui s’avéra plus tard très avantageux. Le National Lampoon avait rejeté plusieurs de mes nouvelles propositions, mais la rédaction adopta mon idée d’un numéro sur les OVNI et utilisa un peu de mon texte. J’obtins un co-crédit et 200 $. Je vendis aussi une histoire à une petite revue littéraire appelée Fiction, pour 25 $. C’était la première fois que j’étais annoncé en couverture.

Total dans l’année : 225 $. Total dans la carrière : 713,50 $.

1973 – Ce fut l’année où j’émigrai au Canada – pour des raisons en partie politiques et en partie familiales. La période d’adaptation réduisit fortement ma production écrite, mais je fis une vente dans l’année, une histoire dans Prism International, pour 20 $. Ce fut ma première publication canadienne. (Je compterai les dollars américains et canadiens pareillement, puisqu’ils étaient à peu près équivalents, à cette époque).

Total dans l’année : 20 $. Total dans la carrière : 733,50 $.

1974 – Je vivais dans un ravissant appartement sur Nina Street, près de la fameuse Casa Loma de Toronto. Quand je m’y installai, cela semblait être l’appartement idéal pour un écrivain – un appartement de caractère, avec une jolie vue. Cependant, je n’écrivis pas grand chose de bon dans cet appartement idéal. En fait, je stagnai. J’étais au chômage, après un premier boulot de courte durée, et je me demandais encore si je parviendrais jamais à devenir écrivain. Je gagnai 10 $ pour une nouvelle parue dans Canadian Fiction Magazine, 25 $ pour un article dans Four Quarters, 5 $ pour un entrefilet humoristique dans le New Yorker, 3 $ pour une blague dans Current Comedy, et 200 $ de droits pour la réédition de mon texte du National Lampoon dans leur anthologie The Paperback Conspiracy.

Total dans l’année : 243 $. Total dans la carrière : 976,50 $.

1975 – Je travaillai pour un distributeur de livres nommé McLeod, qui n’existe plus. J’étais officiellement représentant mais je passais la plus grande part de mon temps dans l’entrepôt avec les magasiniers. J’étais mieux accepté par eux que par les autres vendeurs et les employés de bureau. J’étais très malheureux, j’écrivais très peu, négligeant même mon journal personnel, ce qui fait que mes futurs biographes trouveront peu de matériaux sur cette période. Je ne vendis rien.

Total dans l’année : 0 $. Total dans la carrière : 976,50 $.

1976 – J’étais de nouveau au chômage mais j’écrivais plus, grâce à un éditeur assistant de Winnipeg qui me mit le feu au cul. Chaque proposition acceptée, payée ou non, était une stimulation, et je devenais plus optimiste quant à mon avenir. A cette époque j’avais déjà écrit environ sept nouvelles qui étaient assez bonnes pour figurer dans mes propres petits livres, dans un futur pas trop éloigné. Cette brillante idée de l’auto-publication n’avait pas encore germé dans mon esprit, mais je pense qu’une puissance supérieure m’y préparait pour le bon moment. Je vendis deux nouvelles pour deux anthologies préparées par un ami de l’éditeur de Winnipeg qui l’avait déjà publié. Finalement l’éditeur renonça aux anthologies, mais je reçus des paiements partiels de 35 et 25 $. Je vendis aussi une histoire 5 $ à une revue intitulée Cosmic Circus, qui se révéla être une revue gay. Je n’en avais pas idée, comme je me contentais de prendre des adresses de revues dont je n’avais jamais entendu parler, dans un petit annuaire. Bref, peu importe. Cinq dollars, c’est cinq dollars. Je vendis aussi une histoire à la revue canadienne Descant, pour 60 $. Le chèque avait été glissé invisiblement entre les pages de mon exemplaire gratuit, d’où il jaillit alors que je voulais montrer mon texte à deux amis, et nous fûmes tous trois surpris. A l’époque, 60 $, c’était une jolie somme, pour une histoire brève.

Total dans l’année : 125 $. Total dans la carrière : 1101,50 $.

Vous savez maintenant le temps que ça m’a pris, de gagner mes mille premiers dollars comme écrivain. Quand vous rencontrez quelqu’un qui se prétend écrivain, appliquez la règle de Kilodney. Demandez-lui combien d’argent il a réellement gagné avec ce qu’il a écrit. Demandez-lui combien de temps il compte galérer dans l’obscurité avant de gagner ses mille premiers dollars.

("My first thousand dollars as a writer" – Décembre 2002 - extrait de Dead Man Talking, ici traduit par Philippe Billé)

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13 octobre 2008

Lettre documentaire 434

POURQUOI J’AIME LE TABAC

par Crad Kilodney

Le tabac est la meilleure plante que Dieu ait jamais créée sur terre. Nulle autre plante n’a donné autant de joie à autant de gens. Elle est aussi américaine que la tourte aux pommes et la fête de Thanksgiving. Le tabac, c’est le confort, le plaisir, la tradition et le raffinement. C’est un don de la nature.

Tout en écrivant ces mots, je savoure une pipe de Sail Green, un tabac populaire, bon marché, que je peux fumer tous les jours. Mais si vous voulez me faire un cadeau, offrez-moi du MacBaren’s Plum Cake ou du Latakia. Oui, je fume aussi le cigare. J’aime les bons cigares américains à prix modique, White Owls, Phillies, King Edwards, et Wolf Brothers Crooks (plongé dans le rhum ou trempé dans le vin, ou bien est-ce l’inverse ?).

J’ai commencé à fumer à 17 ans, alors que j’étais tout jeune étudiant à Ann Arbor, dans le Michigan, en 1965. Ma première pipe était une simple et robuste Comoy King’s Cross qui n’avait pas dû me coûter plus de 5 $. Une petit sachet de tabac à pipe coûtait alors moins de 50 cents. Vous pouviez avoir des cigares tout à fait corrects pour trois fois rien. Souvent le soir j’allais faire un tour au foyer des étudiants avec un voisin de cité et j’en achetais quelques uns.

Dans les années 60 c’était très cool, pour un étudiant, de fumer la pipe. Nous voulions tous avoir l’air plus malin que nous n’étions en réalité. Les pipes sentaient bon, et vous n’étiez pas obligé d’inhaler. En fait, je n’ai jamais inhalé la fumée depuis 36 ans que je fume. Mes poumons sont nets, mes radios le prouvent.

Dans les années 60, personne ne faisait d’histoires au sujet du tabac. Tabagisme passif ? Le terme n’avait même pas été inventé. Si la pièce était trop enfumée, on ouvrait une fenêtre. On ne m’a jamais dit que je ne pouvais pas fumer, chez qui que ce soit. Vous pouviez fumer au travail. Vous pouviez fumer en avion. Vous pouviez fumer dans certaines salles de cours. Il était permis de fumer à la bibliothèque universitaire du Michigan.

Lorsque j’étais enfant, les paquets de cigarettes me fascinaient. Nous en avions plusieurs, vides, qui traînaient. Personne ne s’en servait dans ma famille, mais je me suis mis à aimer ces jolis objets. De même que les briquets fantaisie, sans pierre ni essence, qui traînaient partout dans la maison. C’étaient des objets familiers qui décoraient. Les publicités pour les cigarettes à la télé étaient parmi mes préférées. Elles me manquent. Et il y avait des distributeurs automatiques de cigarettes partout. On pouvait choisir entre tant de marques ! Quand vous en aviez le courage, et que les adultes ne faisaient pas attention, vous glissiez nerveusement deux pièces dans la fente, tiriez sur la poignée, et repartiez à grands pas, le front en sueur.

Toutes  ces choses étaient normales. Elles faisaient partie de l’American way of life.

Bien sûr, tout le monde savait que vous pouviez mourir de trop fumer. Notre prof de gym nous faisait la leçon à ce sujet. Mais qui a jamais été influencé par son professeur de gym au lycée ?

Mon père était un grand fumeur de Pall Mall et il est mort d’emphysème à 66 ans. C’était un fumeur invétéré. La peur de la maladie ne l’aurait jamais retenu de fumer. Il n’a arrêté que quand la pathologie s’est déclarée. Il ne lui serait jamais venu à l’esprit de porter plainte contre l’American Tobacco Company.

Je n’ai jamais inhalé la fumée d’une cigarette entière, mais j’en ai quand même fumé quelquefois. Quand j’ai découvert la tabac à rouler à Houston, au Texas, j’ai passé mes journées dans mon appartement à fumer du tabac Bugler jusqu’à m’en faire jaunir les doigts.

Dans ma carrière littéraire j’ai produit 32 livres et bien d’autres œuvres, qui n’auraient jamais vu le jour sans mes deux stimulants favoris – la caféine et le tabac. Tous les vrais écrivains fument. C’est mon avis et vous ne m’en ferez pas changer. Le tabac est le vice de l’homme qui pense. C’est un régulateur naturel de l’humeur : quand vous êtes surexcité, il vous calme ; quand vous êtes déprimé, il vous remonte.

Tant de grands hommes étaient fumeurs : le général George Patton, le général Douglas MacArthur, Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt, Albert Einstein. (Hitler, de son côté, ne fumait pas.)

Mon ancien patron à Exposition Press, Ed Uhlan, fumait des Kent à longueur de journée. Notre vice-président, Ben Paskoff, avait toujours la pipe aux lèvres. Je fumais toute la journée à mon bureau. C’est le meilleur endroit où j’aie travaillé, avec les gens les plus futés, les plus intéressants.

J’associe le tabac à la lecture et aux livres, en particulier aux vieux livres. Mon cœur bondit quand je vois dans de vieux films des pièces garnies d’étagères pleines de livres. Les honnêtes maisons avaient toujours des bureaux ou des bibliothèques, et les clubs masculins des fumoirs avec des fauteuils confortables. Voilà à quoi devait ressembler la vie d’un homme : assis dans un fauteuil, fumant la pipe, et savourant un bon livre. De tels lieux existent encore, mais il y en a de moins en moins.

Et même les hommes les plus humbles, n’importe où dans le monde occidental, se sont assis de part et d’autre d’un échiquier et se sont soufflé de la fumée dans la figure en méditant leurs prochains coups. Des couches sociales les plus basses aux plus hautes, le tabac s’est enraciné dans notre civilisation. Il fait partie de notre héritage.

Je sais que j’étais destiné à fumer parce que je suis sûr que j’ai fumé dans ma vie antérieure. J’ai dû posséder une belle salle de lecture tapissée de livres, bien fournie en cendriers et en briquets, avec une batterie d’une bonne douzaine de pipes. Je m’asseyais dans mon fauteuil préféré chaque soir, pour déguster une pipe et un beau vieux livre. Et si j’en avais le courage, j’attrapais un beau stylo à encre et du papier, et j’essayais d’écrire une histoire, un essai ou un poème. Mais je n’étais jamais satisfait du résultat. Alors je priais Dieu de m’accorder une autre vie sur terre, dans laquelle je pourrais mener la carrière littéraire que je souhaitais tant. En attendant, je me plongeais dans des livres aux épaisses couvertures reliées de toile, imprimés en typographie et illustrés d’élégantes gravures, préparant mon âme pour ma prochaine vie. Je pense que j’étais probablement un obscur professeur dans quelque université nordique, où les longs hivers neigeux étaient propices à de tranquilles soirées à la maison avec ma pipe et mes livres. Et chaque soir, avant d’aller se coucher, ma domestique, apercevant le trait de lumière sous la porte de ma bibliothèque, frappait, puis passait la tête. «Avez-vous besoin de quelque chose, professeur, avant que je me retire?»

« Non, merci, Martha», répondais-je, en soufflant un petit nuage de Latakia au-dessus des pages d’un roman particulièrement divertissant. «J’ai tout ce que je pourrais désirer.»

("Why I love tobacco" - Septembre 2001 - extrait de Dead Man Talking, ici traduit par Philippe Billé)

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08 octobre 2008

Lettre documentaire 433

UNE EXCURSION A KRONSTADT
Lettre de Juan Valera (1824-1905) à Leopoldo Augusto de Cueto

Saint-Pétersbourg, le 31 janvier 1857.
Mon cher ami, (...)
Nous sommes allés à Kronstadt et nous avons visité ses arsenaux fortifiés. Mais quel voyage diabolique n'avons-nous pas entrepris là? Il est connu que cette ville célèbre est bâtie sur un îlot qui ferme et défend l'embouchure de la Neva. Le bras de mer qui s'étend entre Saint-Pétersbourg et Kronstadt reste recouvert de glace jusqu'au mois d'avril. Nous partîmes donc en traîneau, et en traîneau découvert, afin de pouvoir jouir du spectacle, en échange de quoi nous nous gelions le nez. A trois lieues de là, c'est-à-dire à mi-chemin, puisqu'il faut en parcourir six en tout, nous nous reposâmes et nous réchauffâmes dans une maison en bois, qui sert à cela, et qui est construite en plein milieu de la mer. Puis nous reprîmes notre expédition et nous arrivâmes à Kronstadt sans encombre. La ville est fort belle et en été, quand elle est animée par le commerce, elle compte plus de 50.000 habitants, dont beaucoup s'en vont au diable passer l'hiver, si bien que la population est alors très réduite. Il y a là de magnifiques entrepôts et des canaux de granit, par où entrent les bateaux, et tous les signes d'une grande activité marchande, montrant que l'on se trouve aux portes de Saint-Pétersbourg et de ce que la Russie a de meilleur. Mais tout est mort, paralysé comme par l’action du diable, sans que rien puisse ressusciter avant le printemps. En voyant cela, je pensais à cette ville paralysée, dans Les mille et une nuits, où tout reste immobile jusqu’à ce que la princesse enchantée rompe le charme en donnant un baiser au beau prince endormi, et tout se remet à circuler et à s’agiter : les pigeons roucoulent, les mouches bourdonnent, les gens marchent dans les rues, le vent souffle, les femmes parlent et chantent, et le chef cuisinier du palais, qui avait depuis trois cents ans le pied en l’air pour en donner un coup à son marmiton, lui botte enfin le derrière.
Dans le port marchand de Kronstadt, cet hiver, se trouvent prisonniers des glaces près de quatre cents bateaux de toutes tailles et de toutes les nations. Nous nous promenâmes parmi eux en traîneau. Nous vîmes également l’escadre russe dans les deux ports militaires. Les seuls navires de ligne étaient au nombre d’au moins trente. Nous vîmes aussi une école de pilotes pour les navires de guerre. Les officiers de Marine, ici, doivent mieux s’y connaître pour manœuvrer que pour naviguer en se guidant sur les étoiles. (...) Les bassins de Kronstadt sont fort beaux et solides, faits de granit et capables de contenir quinze navires à la fois. Nous visitâmes le fort Alexandre, situé à deux kilomètres du fort Paul, chacun d’un côté du canal par où seulement peuvent passer les navires de gros tonnage, qui veulent pénétrer dans la baie. Les forts Pierre et Kronschlot, quelques batteries construites dernièrement, d’autres encore en construction, et la muraille qui protège la ville du côté occidental, complètent ces redoutables fortifications. Dans le fort Paul, il y a 161 canons de type Paixhans, et dans le fort Alexandre, 121. Les canons du fort Alexandre sont installés dans quatre galeries superposées. Dans les angles, et aux points stratégiques, les canons sont d'un calibre tel, qu'ils peuvent tirer des boulets et des obus de 14 pouces. Chaque canon tourne sur une base semi-circulaire et, malgré le poids, peut être manœuvré en un instant par seulement deux hommes. Pour élever ou abaisser l’angle de tir, il y a aussi un artifice ingénieux et nouveau, et inventé ici, à ce qu’on dit, mais je ne veux y croire. La solidité de ces forts est merveilleuse, mais les galeries me paraissent étroites et basses, et s’il vient un jour de guerre où il faudra jouer de tous ces instruments, les musiciens seront étouffés par la fumée. Chaque galerie est parcourue par un chariot sur rails, qui distribue rapidement les munitions. Il y a des fours très bien conçus et fabriqués pour pouvoir chauffer beaucoup de boulets en peu de temps et les tirer rouges. Maintenant que j’ai vu toutes ces merveilles, je me dis, bien que je ne connaisse rien à la science militaire, que nous sommes assez en sécurité à Saint-Pétersbourg, et que l’on aurait grand mal à nous nuire.
Il commençait à faire sombre lorsque nous quittâmes Kronstadt, et la nuit nous surprit au milieu de la mer gelée. Les chevaux qui tiraient le traîneau de Monsieur le Duc étaient meilleurs que les nôtres, et ils nous distancèrent. Les nôtres s’arrêtèrent et refusèrent de tirer plus. Quiñones, le colonel Obrescoff et moi-même, imaginions déjà et tenions même pour certain, que nous allions devoir passer la nuit là. La neige tombait en tourbillons et recouvrait le traîneau d’une couche épaisse de deux empans. Quiñones et moi descendîmes pour pousser le traîneau et le dégager. Mais lorsque nous nous vîmes enfoncés dans la neige jusqu’aux genoux, nous prîmes peur et nous remontâmes dans le traîneau. Finalement, alors que nous avions déjà presque perdu espoir, et que peu à peu nous nous résignions à nous transformer en sorbets, nous entendîmes le bruit d’un attelage, nous appelâmes, et on accourut. C’était une mal nommée diligence, qui nous emmena par chance avec elle. Nous y rencontrâmes deux patrons de bateaux immobilisés par la glace à Kronstadt, un anglais et un hollandais, qui allaient à Saint-Pétersbourg. Mais nous n’étions pas au bout de nos malheurs, bien que nous fussions maintenant mieux abrités du vent. La diligence s’égara, car les piquets plantés dans la glace pour indiquer le chemin étaient rendus invisibles par la neige tombant sans cesse et par l’obscurité de la nuit. Ainsi nous parcourûmes à l’aventure trois ou quatre verstes, sans pouvoir nous orienter. Bien que personne n’en parlât, tout le monde redoutait que nous nous renversions ou que nous tombions dans l’une des crevasses que la pression de la marée montante ouvre dans la dalle cristalline qui recouvre l’eau. A l’aller, nous avions pu voir à la lumière du jour quelques unes de ces fentes, et nul d’entre nous ne se sentait disposé à jouer le rôle de Curtius. Enfin nous retrouvâmes les piquets et le chemin et, bien que tard et dans un grand épuisement, nous regagnâmes la maison, où nous dînâmes fort bien, à côté du jardin artificiel dont je vous ai parlé, et en écoutant le paisible murmure du jet d’eau qui se trouve au milieu.
Mais assez de nouvelles pour aujourd'hui.
Votre très attaché, J. Valera.

Traduit de l'espagnol par Philippe Billé, d'après le texte des Cartas desde Rusia, lu dans l'édition de Barcelona : Laertes, 1986.

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21 août 2008

Lettre documentaire 432

LA CARESSE DE L'ANTECHRIST, par Giovanni Papini

En hiver, quand il faisait bon et qu’il y avait du soleil, ma mère m’emmenait, avant la tombée du jour, sur les quais de l’Arno (à Florence) pour voir qui revenait du faubourg des Cascine. A l’époque, les gentilshommes et les étrangers allaient chaque jour, rituellement, visiter la tombe du prince indien, en marchant le long de la rivière, puis revenaient tous ensemble en ville. Ce retour festif était un des spectacles les plus appréciés des Florentins, qui se contentaient alors de peu.
(...)
Nous aimions nous adosser contre le mur d’un grand hôtel, pour profiter du spectacle de cette luxueuse foule de gens et de calèches... C’était un mur de marbre blanc et j’aimais le toucher, alors qu’il était chaud de soleil. Un jour que nous étions là, deux hommes de haute taille, à l’évidence des étrangers, passèrent près de nous. L’un d’eux, en me voyant, s’arrêta et me dévisagea. Je le fixai moi aussi, un peu surpris, de telle sorte que sa mine étrange est restée gravée dans ma mémoire. Il avait des lunettes aux verres épais, et une énorme moustache. Son visage était large et joufflu, mais grave et plutôt triste. Soudain, l’homme a tendu sa main droite, a caressé un instant mes boucles blondes avec une affectueuse délicatesse, et a dit quelques mots à son compagnon. Puis ils sont partis et je ne les ai jamais revus. Ma mère était flattée de cette attention accordée à son fils, si différent des autres garçons. L’image insolite de l’homme à la grosse moustache, qui m’avait regardé et caressé, a subsisté dans ma mémoire, car les gestes affectueux n’étaient prodigués d’habitude que par les femmes.
Des années plus tard, j’eus l’occasion de voir dans un livre le portrait d’un homme ressemblant beaucoup à l’inconnu qui s’était arrêté devant moi en cette lointaine journée. Mon cœur battit d’une émotion émerveillée : c’était un portrait de Friedrich Nietzsche.
Peut-être était-ce une méprise de ma rêverie juvénile, alors qu’en ce début de siècle, j’étais si séduit par le poète-philosophe de Röcken ? Mais plus tard encore, quand sa correspondance fut publiée, j’eus la confirmation que l’inconnu caresseur de mes cheveux était bel et bien l’auteur de Zarathoustra. Précisément l’année de mon souvenir, un admirateur allemand, Paul Lansky, propriétaire de l’Hôtel de la Forêt de Vallombrosa, l’avait invité, et Nietzsche était venu une dernière fois passer quelques jours à Florence. Aujourd’hui encore, je suis certain que le futur auteur d'une Histoire du Christ (Storia di Cristo, 1921) fut effleuré un instant, lors d’un beau coucher de soleil d’automne, par la main qui écrivit L’Antéchrist.

"La carezza dell'anticristo",  de Giovanni Papini (Florence, 1881-1956), dans son autobiographie Passato remoto : 1885-1914 (1948, réédition Firenze : Ponte alle Grazie, 1994, pp. 3-5), ici traduit de l'italien par Philippe Billé. Une version anglaise, "Caressed by the Antichrist" est également lisible .

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01 août 2008

Table et index

TABLE et INDEX des LETTRES DOCUMENTAIRES
parues dans ce blog depuis novembre 2006

TABLE

LD 353. 26 IX 2006. João Cabral de Melo Neto, Le chien sans plume
LD 354. 29 IX 06. Michel Ohl, Deux lettres à D Mollat
LD 355. 30 IX 06. Albert Caraco, Portrait de l’auteur
LD 356. 11 X 06. Stéphane Goarnisson, Ma nuit au poste
LD 357. 18 X 06. Philippe Billé, Inversions
LD 358. 19 X 06. Charles Baudelaire, Avez-vous éprouvé
LD 359. 20 X 06. Nicolás Gómez Dávila, Notes
LD 360. 21 X 06. Marc-Aurèle, Pensées
LD 361. 22 X 06. Joseph de Maistre, Citations
LD 362. 23 X 06. Antoine Rivarol, Citations
LD 363. 24 X 06. Jean-Louis Costes, Questionnaire de Proust
LD 364. 25 X 06. Charles Bukowski, Deux poèmes
LD 365. 26 X 06. Marguerite de Navarre, Une nouvelle
LD 366. 27 X 06. Fernando Pessoa, Le communisme
LD 367. 28 X 06. Jacinto Benavente, Pensées
LD 368. 11 XI 06. André Blanchard, Questionnaire de Proust
LD 369. 12 XI 06. Jacques d’Arribehaude, Questionnaire de Proust
LD 370. 13 XI 06. Albert Caraco, Fragments du Semainier de 1969
LD 371. 14 XI 06. Index du Semainier de 1963 d’A Caraco
LD 372. 18 XI 06. Dom Duarte, Sur l’estomac
LD 373. 12 XII 06. António Ferro, Pensées
LD 374. 13 XII 06. Natália Correia, Pensées
LD 375. 19 XII 06. Michel Ohl, Attaque au hachoir
-------- 29 XII 06. Dédidace à P Sevran 1 (N G Dávila)
-------- 30 XII 06. Dédicace à P Sevran 2 (A Caraco)
-------- 31 XII 06. Dédicace à P Sevran 3 (A Caraco)
LD 376. 10 II 2007. Comte de Vimioso, Sentences
LD 377. 12 IV 07. Mário da Silva Brito, sur une lettre perdue
LD 378. 25 IV 07. António Tenreiro, à Bassora
LD 379. 4 V 07. Fernando Sabino, Rencontres de Salvador Dali
LD 380. 6 V 07. Nicanor Parra, Un homme
LD 381. 7 V 07. Nicanor Parra, Les tables
LD 382. 9 V 07. Nicanor Parra, Au cimetière
LD 383. 10 V 07. Nicanor Parra, Momies
LD 384. 14 V 07. Nicanor Parra, Rêves
LD 385. 15 V 07. Nicanor Parra, Sept
LD 386. 16 V 07. Nicanor Parra, XXV
LD 387. 17 V 07. Nicanor Parra, Train instantané
LD 388. 18 V 07. Nicanor Parra, Résurrection
LD 389. 23 V 07. Charles Bukowski, Des jours et des nuits…
LD 390. 24 V 07. Charles Bukowski, Une drôle de journée
LD 391. 25 V 07. Nicanor Parra, L’anti-Lazare
LD 392. 11 VI 07. Machado de Assis, citations
LD 393. 13 VI 07. Murilo Mendes, Les Russes blancs
LD 394. 23 VIII 07. Hans Castorp, Paris s’engage…
LD 395. 25 VIII 07. Hans Castorp, Lamour l’emporte
LD 396. 27 VIII 07. Hans Castorp, Un patrimoine pour demain
LD 397. 29 VIII 07. Hans Castorp, A chaque pompe suffit son pied
LD 398. 2 IX 07. Charles Krafft, Le hibou et le geai bleu
LD 399. 9 X 07. Cabinet satirique, La perle
LD 400. 16 X 07. Jim Goad, L’égalité c’est Nulle-Part-City
LD 401. 18 X 07. Jim Goad, J’ai besoin d’une voiture
LD 402. 25 X 07. Jim Goad, Les putes de Burnside
LD 403. 26 X 07. Jim Goad, Mouche sur un pare-brise
LD 404. 3 XI 07. Jim Goad, De l’autre côté des barreaux
LD 405. 6 XI 07. Antonio Pérez, Aphorismes
LD 406. 13 XI 07. Jim Goad, L’horoscope d’aujourd’hui
LD 407. 24 XI 07. Alvar Núñez, L’anthropophagie rituelle
LD 408. 25 XI 07. Jim Goad, Les films de kung-fu
LD 409. 27 XI 07. Jim Goad, Il a fait 39° aujourd’hui
LD 410. 28 XI 07. Jim Goad, Il a fait 37° aujourd’hui
LD 411. 29 XI 07. Jim Goad, Nourrir les nutrias
LD 412. 2 XII 07. Jim Goad, Libre comme un oiseau
LD 413. 12 XII 07. Jim Goad, Un peu plus de distributeurs...
LD 414. 13 XII 07. Jim Goad, La mort de l’été
LD 415. 14 I 2008. Alfredo Marquerie, Parachutistes du Reich
LD 416. 15 I 08. Cecilia Meireles, Aube sur le village
LD IV. (r 17 I 08). Cecilia Meireles, Nous et les ombres, Trapéziste
LD 417. 25 I 08. Cecilia Meireles, Douze nocturnes de Hollande
LD 418. 06 II 08. Michel Ohl, Evocation d’Auguste Brizeux
LD 419. 25 II 08. Guillermo Cabrera Infante, Un cauchemar avec personnages cubains
LD 420. 11 III 08. Philippe Billé, Réajustements
LD 421. 13 III 08. Paquito D’Rivera, Lettre ouverte à Carlos Santana
LD 422. 18 III 08. Mario Vargas Llosa, Terrifiant et génial
LD 423. 19 III 08. Juan Nentuig, trois fragments sur les Indiens du Sonora
LD 424. 20 III 08. Juan Nentuig, sur les Indiens Opata du Sonora
LD 425. 21 III 08. Juan Nentuig, sur les Indiens Jova du Sonora
LD 426. 24 IV 08. Pascal Z, Lego Park
LD 427. 28 IV 08. José María Gironella, Questionnaire de Proust
LD 428. 18 V 08. Angelo, Fusils
LD 429. 03 VI 08. Carlos Vaz Ferreira, Psychogrammes
LD 430. 23 VI 08. Bruno Richard, Toute la journée
LD 431. 25 VII 08. G W Conrad & A A Demarest, Religion et empire

INDEX

ANDRADE, Mário de : 377.
ANGELO : 428.
ARRIBEHAUDE, Jacques d’ : 369.
ASSIS, JM Machado de : 392.
BAUDELAIRE, Charles : 358.
BENAVENTE, Jacinto : 367.
BILLé, Philippe : 357, 420.
BRITO, Mário da Silva : 377.
BRIZEUX, Auguste : 418.
BLANCHARD, André : 368.
BUKOWSKI, Charles : 364, 389, 390.
CABINET satirique : 399.
CABRERA INFANTE, Guillermo : 419.
CARACO, Albert : 355, 370, 371.
CARPENTIER, Alejo : 419.
CASTORP, Hans : 394-397.
CONRAD, Geoffrey W : 431.
CORREIA, Natália : 374.
COSTES, Jean-Louis : 363.
DALI, Salvador : 379.
DEMAREST, Arthur A : 431.
D’RIVERA, Paquito : 421.
DUARTE, Dom : 372.
FERREIRA, Carlos Vaz : 429.
FERRO, António : 373.
GIRONELLA, José María : 427.
GOAD, Jim : 400-404, 406, 408-414.
GOARNISSON, Stéphane : 356.
GOMEZ DAVILA, Nicolás : 359.
GUEVARA, Ernesto : 421.
KRAFFT, Charles : 398.
LEZAMA LIMA, José : 419.
MAISTRE, Joseph de : 361.
MARC-AURELE : 360.
MARCO, Enric : 422.
MARQUERIE, Alfredo : 415.
MEIRELES, Cecilia : 416, 417.
MELO Neto, João Cabral de : 353.
MENDES, Murilo : 393.
NAVARRE, Marguerite de : 365.
NENTUIG, Johannes : 423, 424, 425.
NÚÑEZ, Alvar : 407.
OHL, Michel : 354, 375, 418.
PARRA, Nicanor : 380-388, 391.
PÉREZ, Antonio : 405.
PESSOA, Fernando : 366.
PROUST (Questionnaire) : 363, 368, 369, 427.
RICHARD, Bruno : 430.
RIVAROL, Antoine : 362.
SABINO, Fernando : 379.
SANTANA, Carlos : 421.
(SEVRAN, Pascal : 29-30-31 XII 2006).
TENREIRO, António : 378.
VARGAS LLOSA, Mario : 422.
VIMIOSO, Comte de : 376.
Z, Pascal : 426.

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25 juillet 2008

Lettre documentaire 431

RELIGION ET EMPIRE

Une file d’hommes monte lentement l’escalier abrupt qui mène au sommet d’une pyramide. A son arrivée en haut, chaque homme est saisi et plaqué sur un autel. Un prêtre s’approche, tenant à deux mains un couteau à la lame de pierre. Il élève le couteau au-dessus de sa tête en concentrant sa force, entonne une prière, puis plonge le couteau vers le bas. L’homme allongé sur l’autel meurt sous une averse de son propre sang. Son cœur est arraché et déposé dans un bol. Son corps est tiré jusqu’au bord des marches et jeté. Tandis qu’il roule et rebondit jusqu’en bas, un autre homme est amené et étendu sur l’autel. Des centaines d’hommes ont péri depuis le début de la cérémonie, des centaines d’autres mourront d’ici la fin.
A côté de la pyramide s’élève un entrepôt où sont disposés les crânes de dizaines de milliers d’anciennes victimes. Comme les corps disloqués qui s’accumulent au pied de l’escalier, les crânes sont ceux de prisonniers capturés à la guerre. Ils ont été sacrifiés pour nourrir le soleil. Si le soleil n’est pas repu de vigoureux sang de guerriers, il deviendra trop faible pour mener sa lutte quotidienne contre les forces de l’obscurité, et l’univers sera détruit.
Aujourd’hui le soleil est brillant et fort, visiblement apte à combattre. Mais qu’en sera-t-il demain ? la semaine prochaine ? dans un an ? La crainte de la destruction perdure, et l’exigence de sang est implacable.

Un vieil homme se tient immobile, assis dans une salle faiblement éclairée. Tout ce qui l’entoure témoigne de sa richesse et de sa puissance. Ses vêtements et le mobilier sont de première qualité. Des serviteurs vont et viennent, obéissant à ses ordres. Plusieurs auxiliaires s’entretiennent avec lui, leur ton et leurs postures marquent le respect. L’un d’eux pose des questions et les autres répondent. Le vieil homme lui-même ne parle pas à haute voix. Les questions concernent l’état des cultures dans ses fermes, et les dispositions prises dans une de ses maisons de campagne, où il envisage de passer l’été. Tout le monde sent qu’il est très satisfait, bien qu’il écoute sans sourire ni bouger son regard. Au contraire il reste distant et imperturbable, dans une attitude typiquement noble.
En fait, cet imposant vieillard est un roi. Il affirme descendre du soleil, et ses sujets le révèrent comme un dieu. Il a été marié des centaines de fois, mais son épouse principale est sa sœur. Sa joie du moment tient à la visite imminente de son fils favori, celui qu’il a choisi comme héritier du trône.
Ce vieux chef incestueux, qui s’occupe présentement de ses affaires comme chaque jour, est mort depuis trente-cinq ans. Son fils, qui lui a succédé et qui dînera avec lui ce soir, est mort il y a trois ans.

Des vivants mourant pour nourrir le soleil, et des morts vivant à la tête d’une nation. (...) Les faits décrits ci-dessus ne sont que des reconstitutions, mais correspondent bien aux données de la documentation. Les deux scènes proviennent de civilisations qui existaient il y a moins de cinq cents ans. Le sacrifice humain et l’accumulation de crânes dépeint les Aztèques du Mexique. Le cadavre vivant assis dans son palais illustre les Incas du Pérou. Aussi bizarre que ces images puissent paraître à des esprits occidentaux du vingtième siècle, c’étaient des réalités quotidiennes pour les Mexicas et les Incas, les deux grandes puissances impériales de l’Amérique au moment de la découverte européenne. (...)

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Premières pages du livre de Geoffrey W Conrad et Arthur A Demarest, Religion and empire : the dynamics of Aztec and Inca expansionism (Cambridge University Press, 1984) ici traduites par Philippe Billé.

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23 juin 2008

Lettre documentaire 430

TOUTE LA JOURNEE (Avril 2008) par Bruno Richard

Je me lève à 4 h 30 (AM) ou 5, 6, 7, 8 h maximum. Je dessine 1, 2, + ? h. Je réponds à qqs uns de mes 100, 200 contacts mail. J’enregistre leurs images et lis leurs liens. Je mets 1 h à faire des paquets postaux, à sélectionner quoi envoyer. Je prends mon fils 1 h pdt que sa mère se douche dans ce même temps. Je le photographie avec le photobooth de l’ordinateur. J’avale 1 anxiolitique ou + 1 h ou 1 h 30 aussi avant de sortir. Je surveille l’heure afin que l’effet du médicament m’empêche d’avoir des angoisses dans la rue et ailleurs. J’ai bu 1 grand mug de thé, puis après les médicaments habituels : lithium, anti-diarrhéique, doliprane et anti-ulcère ; 1 pt mug de café. Avec le thé, ¼ de baguette beurre et qqs fois confiture. Parfois , gâteaux secs aussi avec le café qui vient 1 à 2 h + tard. Je me lave + ou moins vite et lgtps. Je prends le bus pour telles ou telles librairies ou tels ou tels magasins, bricolage, nourriture, matériel dessin + tel ou tel rdv médical, bizness, banque, poste. Je passe à 12, 13 ou 14 h soit déjeuner avec fils et mère, soit je me repose de mes achats en mangeant wiz café. Je sieste ½ h, 1 h après avoir lu + ou moins. Je travaille à nettoyer, numéroter entre des articles sur les sites, les ranger, trier. Je sors boire 1 café en terrasse vers 18 h au + tard, en faisant des dernières courses ou déplacements à tel ou tel endroit, acheter, récupérer ou déposer telle ou telle chose. Je rerentre des livres ou les nettoie ou les scanne. Je re-e-mail. Si j’ai le courage, je range telle ou telle chose home. Si je suis las, je lis et sieste 1 peu avant d’aller comer wiz fils et dame. Je tivi, si ça m’intéresse de voir ce que c’est. Je quitte en cours si ça m’ennuie. Je remail ou rework on site. Certains travaux, comme numéroter ou nettoyer, ne nécessitant pas d’être face à l’ordinateur, s’effectuent soit sur mon canapé, 1 planche/table devant et je regarde des émissions ou films enregistrés en même temps. Films et émissions en VF par ex, qui ne nécessitent pas d’avoir les yeux rivés sur l’écran tévé. Parfois juste de la musique – 5 cd se peuvent entendre à la suite sur la «chaîne». Cd et tévé idem parfois en travaillant le matin ou durant la nuit si je me réveille avt de me recoucher. Je reste parfois chez A après le film, sinon rejoins l’appart à côté pour lire et éteindre la lumière, dormir, se lever etc. Je reçois parfois Untel ou Unetelle à 13 h ou 16 h ou 18 h, mais cela doit arriver 2 fois par semaine maximum. Je retrouve aussi parfois qq’un(e) sur l’1 de mes déplacements.
PS. Je sors parfois dans la rue faire une course matin et/ou ap-midi avec le fils, pour le promener et m'asseoir à 1 terrasse en écrivant.

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03 juin 2008

Lettre documentaire 429

PSYCHOGRAMMES et autres pensées de Carlos Vaz Ferreira

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Presque tout le monde croit qu’imiter les innovateurs, c’est innover.

Pour une gloire rapide : s’élever plus haut que beaucoup ne peuvent s’élever, mais pas si haut que beaucoup ne puissent voir.

Ceux qui aujourd’hui s’en prennent aux livres et au « livresque », sont le type même de gens influencés par les livres. Mais ils ne l’admettront jamais.

Il ne faut pas aimer la discipline ; mais il faut être capable de discipline.

Les relations entre intellectuels, surtout si ce sont des artistes, évoquent une sorte de jiu-jitsu. Quand ils polémiquent, quand ils se critiquent les uns les autres, ou se font éloge, ils savent où il faut toucher, et comment, dans quelle mesure, pour produire des douleurs horribles, dont ne donnent pas idée les combats grossiers et naturels.

Confondre en une même condamnation, ou en une même tolérance, tous les degrés du mal, peut être plus nuisible que le mal lui-même.

EN LISANT DICKENS. – Son pouvoir de sympathie dépasse la mesure. D’autres bons auteurs nous font oublier, ou pardonner, la part médiocre de leur production. Mais lui – c’est là le prodige - il nous la fait lire.

BACH. – S’il se trouvait que la musique de Bach était non la musique d’un seul homme, mais celle produite par tous les hommes de tous les temps jusqu’à maintenant, premièrement, cela ne nous semblerait pas peu, et deuxièmement, cela ne nous surprendrait pas.

L’humanité apprend peu, par le raisonnement. Mais par l’expérience, elle n’apprend rien.

« On ne tue pas les idées. »

C’est vrai : mais les mauvaises non plus.


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Ces maximes du penseur uruguayen Carlos Vaz Ferreira (1872-1958) ont été choisies dans son recueil Fermentario (1938, réédition 1968) et traduites de l’espagnol par Philippe Billé.

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18 mai 2008

Lettre documentaire 428

FUSILS

Ma mère avait des idées bizarrement mélangées au sujet des armes à feu et de la violence, lorsque j’étais enfant. Par exemple, quand j’étais tout petit, elle m’emmenait toujours voir des films de guerre et des westerns très violents, mais elle ne m’aurait pas permis de posséder des petits soldats, parce qu’elle ne voulait pas que je joue à la guerre. Elle m’achetait cependant, sans que je le demande, toutes sortes d’armes à feu en jouets, pour que je puisse faire semblant de la tuer ou de tuer toute personne en vue. Elle a probablement bien fait, car très tôt j’ai développé une répulsion pour les vraies armes à feu et la vraie violence. Bien sûr, j’aimais quand même les films de guerre et de cow-boys, mais parce que je comprenais que ce n’était que fiction, de même que j’aimais mitrailler tout le monde autour de moi avec des jouets, car ça non plus n’était pas pour de vrai. Mais je me sentais très mal à l’aise en présence d’une arme véritable, comme ma mère s’en aperçut le jour où elle me montra son petit Calibre 38 Automatic, alors que j’avais environ quatre ans. Son intention, je suppose, était de me le faire manipuler pour satisfaire ma curiosité de temps en temps, afin que je ne sois pas tenté ensuite d’aller l’emprunter dans sa cachette. Son plan a marché en quelque sorte, car j’étais si dégoûté à la vue de cet objet, que non seulement je ne voulus pas le toucher, mais que je ne me rapprochai pas non plus d’elle tant qu’elle ne l’eut pas fait disparaître. Je me tins dès lors à distance de la vieille machine à coudre où elle me montra qu’elle le cachait, et que j’évitai désormais comme une zone pestiférée.
Inutile de dire que je fus épouvanté quand ma mère me fit la surprise d’une carabine à air comprimé pour mon cinquième anniversaire. C’était une Daisy Brand, Red Rider BB, avec un chargeur d’une capacité de mille coups. Je fus d’abord émerveillé par ce que je prenais à première vue pour une arme postiche. Puis ma mère toute souriante exhiba les deux grosses boîtes de plombs, en m’expliquant comment tirer, me laissant atterré devant son irresponsabilité évidente. Elle me choqua encore plus quand elle insista pour que j’essaye de m’en servir immédiatement, à l’intérieur même de la petite salle à manger où se déroulait ma fête d’anniversaire. Bien sûr Tante Edna et Oncle Leland protestèrent en évoquant le danger que cela représenterait dans un espace aussi confiné, mais ma mère assura qu’il n’y aurait aucun danger à ce que je tire dans l’emballage en carton froissé d’où sortait la carabine. C’est donc ce que je fis, avec ma mère qui m’aidait à viser. C’était il y a cinquante-six ans, mais je garde aujourd’hui encore le plus vif souvenir du bruit produit par ce simple plomb quand il partit, trouant tout sur son passage et ricochant furieusement sur les murs de la petite pièce une demi-douzaine de fois, avant de finir sa course en s’enfonçant profondément dans le côté de mon gâteau, tandis que nous nous jetions tous au sol avec terreur. Vraiment un mémorable cinquième anniversaire.
Après ce lointain faux pas, ma mère ne perdit jamais tout à fait sa passion pour les armes à feu, mais elle devint plus circonspecte, surtout quand Tante Edna et Oncle Leland étaient par là. Ce fut donc seulement après que j’eus quitté l’armée, qu’elle refit une tentative d’éveiller mon intérêt pour les armes, en m’offrant un fusil de chasse 22 long rifle, pour ma sécurité, à mon vingt-quatrième anniversaire. Hélas, si j’avais été plutôt méfiant envers les armes quand j’étais enfant, je les détestais maintenant tout à fait, après avoir été entraîné comme je venais de l’être à leur maniement, et après avoir vu concrètement ce qu’elles pouvaient produire. Tandis que je cherchais mentalement un moyen de refuser en douceur ce cadeau sans la vexer, je réalisai soudain qu’elle semblait en extase devant le fusil, qu’elle contemplait tout en le caressant doucement. Je compris alors que, bien qu’elle l’ait acheté pour moi, elle était comme tombée amoureuse de cet objet. Jugeant qu’il en était ainsi, je lui avouai simplement mon manque d’intérêt pour les armes à feu et lui suggérai qu’il vaudrait mieux rapporter le fusil et se faire rembourser. Comme je m’y attendais plus ou moins, elle s’en empara en arborant un sourire épanoui, et affirma sans hésiter que dans ce cas, elle le garderait pour sa propre sécurité, puis elle me demanda avec empressement de lui montrer comment le charger, ce que je fis, naturellement, tout en insistant sur la nécessité de toujours le manier avec précaution.
Quelques semaines s’étaient écoulées depuis que ma mère était rentrée chez elle avec son fusil tout neuf, lorsqu'elle me téléphona pour m’annoncer qu’elle avait acheté du matériel pour le nettoyer, et qu’elle voulait que je passe lui montrer comment s’en servir, ce à quoi je me sentais tout à fait disposé, car je voyais qu’elle manifestait ainsi son sens de la responsabilité. Mais ma bonne impression s’évanouit bientôt, lorsque après m’être assis sur son canapé pendant qu’elle allait chercher le fusil dans sa cachette, elle surgit tout à coup dans l’embrasure de la porte en le brandissant dans tous les sens, le pointant plusieurs fois vers moi malgré mes protestations, pour ne s’arrêter que lorsque je me fus jeté à l’abri derrière le canapé. Amusée par ma réaction, elle répétait avec insistance qu’il n’y avait absolument aucun danger, puisqu’elle avait auparavant déchargé l’arme. Mais finalement, après avoir obtenu qu’elle pointe le canon vers le sol, je sortis sans un mot de derrière le canapé, lui pris le fusil des mains, ramenai la culasse en arrière, et vis avec effroi une cartouche s’éjecter de la chambre et tomber à nos pieds. Devant cette révélation ma mère éclata en sanglots, déclara qu’elle ne voulait plus garder l'arme chez elle, m’implorant de l’emporter et de la garder en lieu sûr.
Quelques jours après, cependant, elle me rappela pour me prier de lui rapporter le fusil, affirmant qu’elle en avait besoin pour sa protection, car les cambriolages se multipliaient alors dans le voisinage, mais qu’elle serait maintenant extrêmement prudente. J’avais de sérieux doutes quant à la sécurité que ce fusil pourrait lui assurer, mais j’estimai que la tranquillité d’esprit que sa présence lui procurerait l’emportait sur le danger qu’il représentait, et j’acceptai donc. Pendant de longs mois, l’arme reposa dans l’obscurité. Mais un après-midi, où je m’arrêtai chez ma mère avec de bonnes choses achetées au marché, elle fut longue à répondre quand je frappai à sa porte. A l’intérieur les chiens s’étaient mis à aboyer comme d’habitude, de sorte qu’elle ne pouvait ignorer qu’il y avait de la visite, et je l’entendis les faire taire, mais elle ne demanda pas qui était là. Au lieu de quoi je l’entendis ouvrir un placard et fouiller dedans, et j’eus aussitôt un mauvais pressentiment. Je dois préciser qu’à cette époque la vue et l’ouïe de ma mère déclinaient, c’est pourquoi je considérai qu’il était dangereux d’essayer de m’annoncer, à elle et à son fichu fusil. Je retournai donc précipitamment vers la rue et en effet, en passant devant la fenêtre de sa cuisine, je l’aperçus brièvement, qui se dirigeait vers la porte avec l’arme dans les mains. Je jugeai dès lors plus prudent de rentrer chez moi. Lorsque j’y arrivai un peu plus tard, le téléphone sonnait sans discontinuer. C’était elle, hors d’haleine, qui me raconta comment ses chiens l’avaient avertie de la présence d’un rôdeur, qu’elle avait mis en fuite grâce à son loyal fusil. Quand je lui eus expliqué ce qui s’était réellement passé, elle eut un long silence, puis avec un petit rire elle écarta le sujet en alléguant qu’il y avait eu plus de peur que de mal. Et de nouveau elle promit d’être plus prudente à l’avenir.
Ce fut environ quatre mois plus tard, que ma mère me demanda, pour quelque raison, de passer la voir en rentrant du travail. J’arrivai avec un peu de retard, et comme il faisait nuit, je me présentai à la porte principale plutôt qu’à celle de derrière, car c’était là mieux éclairé. Comme d’habitude, les chiens se mirent à aboyer lorsque je sonnai et frappai à la porte, et comme l’autre fois je pus entendre ma mère se déplacer à l’intérieur, mais elle mettait bien du temps à venir ouvrir. Mes pieds obéirent à mes appréhensions et je me ruai dans le garage des voisins,  juste à temps pour voir la porte de chez ma mère s’entrouvrir en grinçant pour laisser passer le canon du fusil tandis qu’elle s’écriait « Qui est là ? », et aussitôt elle fit feu, la balle allant frapper le tronc de l’arbre en face, dans son jardin. Lorsqu’un peu plus tard j’arrivai chez moi en tremblant, mon téléphone sonnait une fois de plus sans arrêt, et ma mère me raconta comment elle avait reçu un rôdeur, qui avait eu le culot de venir frapper à sa porte.
La passion de ma mère pour ce fusil ne disparut pas encore tout à fait cette fois, comme elle le prétendit d’abord. Plusieurs semaines d’abstinence s’ensuivirent, avant qu’elle ne réclame de nouveau son retour. Elle promit de le laisser déchargé, et je suppose qu’elle tint parole, car elle ne me tira plus jamais dessus lors de mes visites.
Mais il y a encore un petit épilogue à cette histoire. Car pour mon quarantième anniversaire, ma mère me fit de nouveau la surprise de m’offrir une arme à feu, cette fois un fusil à pompe calibre 12, qui disait-elle serait formidable pour ma sécurité. Je voulus d’abord refuser son cadeau, mais je tressaillis en reconnaissant dans son regard le même scintillement de jadis, tandis qu’elle pelotait l’objet amoureusement. De ce fait, je l’ai probablement beaucoup déçue en la remerciant chaleureusement du magnifique présent, que je conservai, et que je cachai ensuite quelque part pour ne plus jamais y toucher.

Témoignage d’Angelo, lu en anglais dans la rubrique Guns du site Ausgang, et ici traduit sans autorisation par Philippe Billé. Le traducteur remercie Lorenzo de son assistance technique.

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28 avril 2008

Lettre documentaire 427

Les réponses de José María GIRONELLA au questionnaire de Proust

Quel est votre principal trait de caractère ? – La ténacité.

Quelle qualité recherchez-vous chez un homme ? – La puissance de création.

Quelle qualité préférez-vous chez une femme ? – Le sens du devoir et la douceur.

Qu’appréciez-vous le plus chez vos amis ? – La fidélité et la cordialité.

Quel est votre principal défaut ? – Le manque d’organisation pour les petites choses.

Votre occupation favorite ? – Ecrire.

Votre idée du bonheur ? – Je ne rêve pas de bonheur, je me contente de la paix, de la tranquillité.

Quel serait votre plus grand malheur ? – Retomber dans la dépression.

Qu’aimeriez-vous être ? – Un bon écrivain.

Dans quelle ville préférez-vous vivre ? – Paris ou Rome.

Quelle est votre couleur préférée ? – La question me paraît idiote.

Quelle est votre fleur préférée ? – La question me paraît idiote.

Quel est votre oiseau préféré ? – La question me paraît idiote.

Vos prosateurs préférés ? – Mes préférences changent au fil des ans. Actuellement je suis dans Papini, Kazantzakis et Léon Bloy.

Vos poètes préférés ? – Je suis assez insensible à la poésie écrite. Par exemple, Platero y yo (de Juan Ramón Jiménez, prix Nobel 1956, NdT) me paraît cucul. En tout cas, Claudel me semble être un bon poète. Machado aussi. Lorca, à un niveau très inférieur.

Vos héros de fiction ? – Aucun.

Vos héroïnes favorites de fiction ? – Aucune.

Vos compositeurs préférés ? – Il y en a au moins vingt, qui m’aident à vivre. Au-dessus de tous, Beethoven.

Vos peintres préférés ? – Il y en a au moins trente. L’un de mes préférés est Dürer.

Vos héros dans la vie réelle ? – Ceux qui consacrent leur vie aux autres, comme les missionnaires : J. Baker, Albert Schweitzer, etc.

Vos héroïnes historiques ? – L’héroïsme que l’on appelle historique me laisse assez indifférent.

Vos noms favoris ? – Je ne sais que dire.

Que détestez-vous le plus ? – La fausseté et l’envie.

Quels caractères historiques détestez-vous le plus ? – Juger nos ancêtres peut être risqué, car l’Histoire falsifie souvent les faits.

Quelle action militaire admirez-vous le plus ? – Les actions militaires me laissent froid. Je suis objecteur de conscience.

Quelle réforme vous a paru la plus importante ? – Celle que certains hommes accomplissent en eux-mêmes.

Quels dons naturels aimeriez-vous posséder ? – Une bonne mémoire. Cela me manque beaucoup.

Comment aimeriez-vous mourir ? – J’aimerais ne pas mourir.

Quel est votre état d’esprit actuel ? – Je suis avide de comprendre.

Quels actes vous inspirent le plus d’indulgence ? – Tous les péchés par tempérament.

Quel est votre devise ? – Travailler, voyager, avoir quelques amis.

Questionnaire publié dans José María Gironella, par José Antonio Salso (Madrid : Ministerio de Cultura, 1982, p. 167-168) ici traduit sans autorisation par Philippe Billé.

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24 avril 2008

Lettre documentaire 426

LEGO PARK

par Pascal Z

Mon père est né en Guadeloupe des fruits des amours illégitimes (la chose est fréquente sous ces latitudes) d'une dame venue de Haïti (pour des raisons fort romanesques : un trésor caché, un esclave décapité, un témoin, une prédiction), et d'un commerçant syro-libanais d'origine arménienne (en Guadeloupe, les commerçants libanais sont appelés des Syriens). Après la naissance de mon père et de ma tante (fruit des mêmes amours illégitimes) ma grand-mère se maria avec un haut fonctionnaire de l'administration coloniale locale (son frère fit une carrière militaire qu'il termina, je crois, au grade de général). Après avoir passé son baccalauréat, mon père partit à Paris faire des études de droit. Ses études terminées, il trouva à travailler dans une compagnie d'assurance (d'après ce que je sais, il fréquentait alors les cercles de jeu et les cours du Parti Communiste). C'est à cette époque (1958-1959) qu'il rencontra ma mère (peut-être l'a-t-il séduite avec cette histoire de trésor?).
Ma mère est née à Lyon. Son père était dessinateur industriel à la SNCF, sa mère institutrice dans la région de Châtillon sur Chalaronne (milieu relativement modeste, mon grand-père était gaulliste, ma grand-mère de gauche, ils ne s'entendaient sur rien mis à part des convictions anti-religieuses communes).
Ma mère a fait les Beaux-Arts, et lorsqu'elle rencontra mon père elle était décoratrice (elle montait les vitrines) dans diverses boutiques de luxe parisiennes.
Mon frère et moi (nous sommes jumeaux, faux jumeaux) sommes nés en novembre 1959. Le couple ne roulait pas sur l'or, mes parents logeaient dans une petite chambre de bonne, rue Palatine, à côté de Saint-Sulpice. Il fut décidé (j'avais 8 mois) de revenir en Guadeloupe. Le retour se fit par bateau (le paquebot Antilles) qui à l'époque était le moyen de transport le moins onéreux.
Sur place, mon père trouva à travailler dans une banque locale (la première banque locale montée par un jeune Antillais polytechnicien), ma mère fut professeur de dessin. Nous habitions au Raizet, sorte de banlieue tropicale (Jean Raspail, dans un ouvrage portant sur un voyage aux Antilles paru dans les années 70, dit que c'est Asnières sur tropiques) où mon frère et moi traînions en compagnie de jeunes gens désoeuvrés, au grand dam de ma mère.
Mon père continua à travailler au sein de la même banque (il y fit toute sa carrière), ma mère devint professeur de lettres (elle nous quitta au cours des années 1967-1968 pour passer divers certificats à Nanterre ; elle fut spectatrice des événements). Mes parents fréquentaient un milieu de professeurs (c'est à cette époque qu'ils firent la connaissance de ton président -Singaravélou- venu terminer une thèse sur la présence indienne aux Antilles), mon frère et moi les mêmes mauvais garçons avec qui nous allions chasser les fou-fous (les colibris) dans la mangrove et faire des parties de pêche sous-marine.
Ma jeunesse fut douce et les filles jolies.
Au milieu des années 70, nous quittâmes Le Raizet (ascension sociale oblige, entre temps tout en continuant ses activités de professeur, ma mère avait monté un commerce de produits nordiques - vaisselle, etc...) pour habiter Le Gosier, site plutôt touristique, dans une maison avec vue sur la mer.
C'est à cette époque que j'ai rencontré celle qui devait devenir ma femme (elle venait passer ses vacances chez sa grand-mère, qui s'était installée en Guadeloupe) dont les parents sont originaires des Charentes (région de Royan, La Tremblade).

En 1976 (la Soufrière faisait des siennes, les lycées servaient de refuge) il fut jugé préférable que j'allasse passer mon bac à Paris, où mes parents étaient toujours locataires (pour une bouchée de pain) d'une chambre de bonne (je fus pensionnaire au lycée de Rambouillet). A compter de cette date, je ne suis retourné en Guadeloupe (le monde est vaste) qu'à quatre ou cinq reprises. La plus longue fut en 1989 (environ un an) pour y travailler. Ce fut également l'année du cyclone Hugo (des vents à 300 km/h, deux mois sans électricité). Ma femme ayant des problèmes d'adaptation, je quittai les tropiques pour la Provence.

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(Esquisse autobiographique reçue le 25 août 2007 aux Archives documentaires).

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21 mars 2008

Lettre documentaire 425

Sur les INDIENS JOVA du SONORA, par Juan NENTUIG.

182
Plus frustes et agrestes sont les Jovas, en particulier la majorité d’entre eux, qui ne veulent pas se contraindre à vivre en villages, car à part ceux qui sont installés à Ponidas, Teopari et Mochopa, ils préfèrent vivre dans les ravins de la montagne où ils sont nés. Ils restent insensibles à la sollicitude que l’on a pour eux, et ne prisent pas les bons traitements, les commodités qu’on leur procure afin de les retenir, même quand on a pu les attirer et les rassembler en villages, comme il est arrivé au père Manuel Aguirre, missionnaire à San Luis Gonzaga de Bacadeguatzi, avec ceux du campement de Satechi, ceux des rives de la rivière des Mulâtres et ceux de la rivière des Anneaux, qui vivent dans les broussailles et les halliers, subsistant de racines, d’herbes et de fruits sauvages, leurs semailles se limitant à quelques plants de maïs et à quelques citrouilles et pastèques, là où elles veulent bien pousser dans les défilés par où lesdites rivières sillonnent ces montagnes.

183
Leur principale industrie est de fabriquer des nattes, nommées hipet en opata, à partir des nombreux et excellents palmiers qui poussent sur leurs terres, et ils viennent les vendre dans les villages des environs, contre des graines et des vêtements. Ils se contentent de peu, car en général la couverture que les femmes s’ingénient à tisser à leur façon, avec la laine des quelques brebis qu’ils élèvent, sert aussi bien à l’homme de cape, de pourpoint et de culotte, et à la femme de châle, de robe, de chemise et de corsage. Leur bon côté, c’est qu’ils ne sont pas nuisibles, et ne s’en prennent pas aux vies ni aux biens de ceux qui sont installés. Ils ne se montrent hostiles et redoutables qu’avec les Apaches et l’un d’eux, en 1760, ayant été surpris avec sa femme et ses trois petits enfants, s’est battu contre sept Apaches depuis le lever du soleil jusqu’à bien tard, tuant quatre d’entre eux, et c’est seulement parce que les forces ont fini par lui manquer, du fait qu’il était à jeun, qu’il a dû mourir entre les mains des trois Apaches restants, ainsi que sa femme et ses enfants. Cet Indien s’appelait Salvador.

184
Le poison dont ils enduisent la pointe de leurs flèches est si mortel, qu’il tue aussi bien le blessé que celui qui le soigne si, comme le font communément les Indiens, le guérisseur suce la plaie. Ainsi sont morts il y a quelques années cinq ou six Apaches, qui après s’être battus avec deux ou trois Jovas à qui ils ont enlevé une femme, comme trois d’entre eux avaient été blessés et que les autres les soignaient, le venin s’est emparé de tous et les a tués, de sorte que la captive a pu s’enfuir et que l’on a su ce qui s’était passé. Plaise à Dieu que l’on trouve quelque moyen de faire que ces misérables quittent leurs ravins et viennent s’installer sur des terres où ils puissent être administrés, et mieux instruits en notre sainte foi, car à cela leur territoire n’est pas propice, ni à pratiquer l’agriculture, ni à mener une vie humaine et politique.

Paragraphes 182-184 du Rudo ensayo : descripción geográfica, natural y curiosa de la provincia de Sonora, de Juan Nentuig, S.I. (1764), traduits de l’espagnol par Philippe Billé d’après l’édition de México : SEP-INAH, 1977.

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20 mars 2008

Lettre documentaire 424

Sur les INDIENS OPATA du SONORA, par Juan NENTUIG

163

Chez les Opatas, et je pense qu’il en va plus ou moins de même dans les autres nations, pour devenir guerrier, il faut que le jeune aspirant, qui veut avoir sa place parmi les hommes, les ait déjà accompagnés quelques fois à la poursuite de leurs ennemis, ou dans des missions de reconnaissance en milieu dangereux. Quant ce bref noviciat militaire est accompli, le guerrier principal du village, au moment qui lui plaît, rassemble ses hommes à l’écart et les avise de la cérémonie qu’il envisage. L’un d’entre eux, qui sera le parrain du nouveau chevalier, va se placer derrière son filleul et lui pose les mains sur les épaules, tandis que les autres se disposent à l’entour, tous debout et avec leurs armes, qui sont des arcs et des flèches, et pour certains une lance légère, ou un bouclier. Le capitaine entame alors un long discours pour instruire le futur soldat des obligations de son nouvel état, lui représentant qu’il devra désormais se conduire en homme, savoir supporter le froid et la chaleur, la faim et la soif, avoir le cœur assez ferme pour ne pas craindre les ennemis, mais au contraire les considérer comme des fourmis, et quand l’occasion se présente, les tuer avec fougue et intrépidité.

164

Le sermon terminé, il sort de son carquois une patte d’aigle sèche et dure, et avec cet instrument commence à éprouver la valeur de son nouveau guerrier en le griffant tout au long des bras depuis les épaules, non en ligne droite mais en ondulant jusqu’aux poignets, et assez fort pour faire couler le sang. Après les bras, on fait de même sur la poitrine, enfin sur les cuisses et les jambes, toutes épreuves que le candidat doit endurer sans cri ni plainte, mais s’il n’est pas très vaillant, on ne lui interdit pas de verser quelque petite larme, et même si elle lui roule le long de la joue, cela n’empêche pas le capitaine de l’armer en lui remettant un arc, un carquois et des flèches, puis les autres témoins et le parrain lui offrent chacun une paire de flèches, et font ainsi de lui leur compagnon.

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Mais ici ne prend pas encore fin le noviciat du nouveau Mars, car jusqu’à ce qu’un plus jeune encore entre à son tour dans la compagnie, les tâches les plus ingrates lui reviennent dans toutes les expéditions, comme de veiller toute la nuit sur les chevaux sans s’approcher du feu, aussi froide que soit la nuit, et si les autres s’aperçoivent qu’il s’exécute de mauvaise grâce, ils lui font la rude plaisanterie de lui jeter de l’eau jusqu’à le tremper des pieds à la tête, car c’est ainsi, disent-ils, que les hommes deviennent durs à la tâche. Cette mise en train n’est pas de trop, car lorsqu’ils veulent ensuite se mettre aux trousses des Apaches, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, dès qu’ils sentent qu’ils ne sont pas loin de l’ennemi, ils n’allument plus de feu, même la nuit, afin d’assurer leur approche et de pouvoir attaquer par surprise, car tels sont les stratagèmes qui leur permettent les meilleurs coups. S’ils ont la chance de localiser l’ennemi le soir ou pendant la nuit, ils s’en approchent le plus possible sans se faire repérer, et sans tousser ni parler attendent jusqu’à l’aube le signal, puis se ruent alors tous en même temps sur les ennemis qui se réveillent en sursaut, et dont la plupart n’ont pas le temps de saisir leurs armes. Tous alors ne songent qu’à sauver leur vie et abandonnent leurs biens, des captifs et quelques morts aux mains des vainqueurs, qui aussitôt les scalpent et se mettent à danser sur le champ de bataille même, jusqu’à ce que, fatigués, ils songent à s’en retourner, triomphaux.

Paragraphes 163-165 du Rudo ensayo : descripción geográfica, natural y curiosa de la provincia de Sonora, de Juan Nentuig, S.I. (1764), traduits de l’espagnol par Philippe Billé d’après l’édition de México : SEP-INAH, 1977.

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