Archives documentaires

Inédits, traductions & raretés, mis au net par Philippe Billé. ("J'ai vu les moeurs de mon temps, et j'ai publié ces Lettres." - JJR)

28 avril 2008

Lettre documentaire 427

Les réponses de José María GIRONELLA au questionnaire de Proust

Quel est votre principal trait de caractère ? – La ténacité.

Quelle qualité recherchez-vous chez un homme ? – La puissance de création.

Quelle qualité préférez-vous chez une femme ? – Le sens du devoir et la douceur.

Qu’appréciez-vous le plus chez vos amis ? – La fidélité et la cordialité.

Quel est votre principal défaut ? – Le manque d’organisation pour les petites choses.

Votre occupation favorite ? – Ecrire.

Votre idée du bonheur ? – Je ne rêve pas de bonheur, je me contente de la paix, de la tranquillité.

Quel serait votre plus grand malheur ? – Retomber dans la dépression.

Qu’aimeriez-vous être ? – Un bon écrivain.

Dans quelle ville préférez-vous vivre ? – Paris ou Rome.

Quelle est votre couleur préférée ? – La question me paraît idiote.

Quelle est votre fleur préférée ? – La question me paraît idiote.

Quel est votre oiseau préféré ? – La question me paraît idiote.

Vos prosateurs préférés ? – Mes préférences changent au fil des ans. Actuellement je suis dans Papini, Kazantzakis et Léon Bloy.

Vos poètes préférés ? – Je suis assez insensible à la poésie écrite. Par exemple, Platero y yo (de Juan Ramón Jiménez, prix Nobel 1956, NdT) me paraît cucul. En tout cas, Claudel me semble être un bon poète. Machado aussi. Lorca, à un niveau très inférieur.

Vos héros de fiction ? – Aucun.

Vos héroïnes favorites de fiction ? – Aucune.

Vos compositeurs préférés ? – Il y en a au moins vingt, qui m’aident à vivre. Au-dessus de tous, Beethoven.

Vos peintres préférés ? – Il y en a au moins trente. L’un de mes préférés est Dürer.

Vos héros dans la vie réelle ? – Ceux qui consacrent leur vie aux autres, comme les missionnaires : J. Baker, Albert Schweitzer, etc.

Vos héroïnes historiques ? – L’héroïsme que l’on appelle historique me laisse assez indifférent.

Vos noms favoris ? – Je ne sais que dire.

Que détestez-vous le plus ? – La fausseté et l’envie.

Quels caractères historiques détestez-vous le plus ? – Juger nos ancêtres peut être risqué, car l’Histoire falsifie souvent les faits.

Quelle action militaire admirez-vous le plus ? – Les actions militaires me laissent froid. Je suis objecteur de conscience.

Quelle réforme vous a paru la plus importante ? – Celle que certains hommes accomplissent en eux-mêmes.

Quels dons naturels aimeriez-vous posséder ? – Une bonne mémoire. Cela me manque beaucoup.

Comment aimeriez-vous mourir ? – J’aimerais ne pas mourir.

Quel est votre état d’esprit actuel ? – Je suis avide de comprendre.

Quels actes vous inspirent le plus d’indulgence ? – Tous les péchés par tempérament.

Quel est votre devise ? – Travailler, voyager, avoir quelques amis.

Questionnaire publié dans José María Gironella, par José Antonio Salso (Madrid : Ministerio de Cultura, 1982, p. 167-168) ici traduit sans autorisation par Philippe Billé.

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24 avril 2008

Lettre documentaire 426

LEGO PARK

par Pascal Z

Mon père est né en Guadeloupe des fruits des amours illégitimes (la chose est fréquente sous ces latitudes) d'une dame venue de Haïti (pour des raisons fort romanesques : un trésor caché, un esclave décapité, un témoin, une prédiction), et d'un commerçant syro-libanais d'origine arménienne (en Guadeloupe, les commerçants libanais sont appelés des Syriens). Après la naissance de mon père et de ma tante (fruit des mêmes amours illégitimes) ma grand-mère se maria avec un haut fonctionnaire de l'administration coloniale locale (son frère fit une carrière militaire qu'il termina, je crois, au grade de général). Après avoir passé son baccalauréat, mon père partit à Paris faire des études de droit. Ses études terminées, il trouva à travailler dans une compagnie d'assurance (d'après ce que je sais, il fréquentait alors les cercles de jeu et les cours du Parti Communiste). C'est à cette époque (1958-1959) qu'il rencontra ma mère (peut-être l'a-t-il séduite avec cette histoire de trésor?).
Ma mère est née à Lyon. Son père était dessinateur industriel à la SNCF, sa mère institutrice dans la région de Châtillon sur Chalaronne (milieu relativement modeste, mon grand-père était gaulliste, ma grand-mère de gauche, ils ne s'entendaient sur rien mis à part des convictions anti-religieuses communes).
Ma mère a fait les Beaux-Arts, et lorsqu'elle rencontra mon père elle était décoratrice (elle montait les vitrines) dans diverses boutiques de luxe parisiennes.
Mon frère et moi (nous sommes jumeaux, faux jumeaux) sommes nés en novembre 1959. Le couple ne roulait pas sur l'or, mes parents logeaient dans une petite chambre de bonne, rue Palatine, à côté de Saint-Sulpice. Il fut décidé (j'avais 8 mois) de revenir en Guadeloupe. Le retour se fit par bateau (le paquebot Antilles) qui à l'époque était le moyen de transport le moins onéreux.
Sur place, mon père trouva à travailler dans une banque locale (la première banque locale montée par un jeune Antillais polytechnicien), ma mère fut professeur de dessin. Nous habitions au Raizet, sorte de banlieue tropicale (Jean Raspail, dans un ouvrage portant sur un voyage aux Antilles paru dans les années 70, dit que c'est Asnières sur tropiques) où mon frère et moi traînions en compagnie de jeunes gens désoeuvrés, au grand dam de ma mère.
Mon père continua à travailler au sein de la même banque (il y fit toute sa carrière), ma mère devint professeur de lettres (elle nous quitta au cours des années 1967-1968 pour passer divers certificats à Nanterre ; elle fut spectatrice des événements). Mes parents fréquentaient un milieu de professeurs (c'est à cette époque qu'ils firent la connaissance de ton président -Singaravélou- venu terminer une thèse sur la présence indienne aux Antilles), mon frère et moi les mêmes mauvais garçons avec qui nous allions chasser les fou-fous (les colibris) dans la mangrove et faire des parties de pêche sous-marine.
Ma jeunesse fut douce et les filles jolies.
Au milieu des années 70, nous quittâmes Le Raizet (ascension sociale oblige, entre temps tout en continuant ses activités de professeur, ma mère avait monté un commerce de produits nordiques - vaisselle, etc...) pour habiter Le Gosier, site plutôt touristique, dans une maison avec vue sur la mer.
C'est à cette époque que j'ai rencontré celle qui devait devenir ma femme (elle venait passer ses vacances chez sa grand-mère, qui s'était installée en Guadeloupe) dont les parents sont originaires des Charentes (région de Royan, La Tremblade).

En 1976 (la Soufrière faisait des siennes, les lycées servaient de refuge) il fut jugé préférable que j'allasse passer mon bac à Paris, où mes parents étaient toujours locataires (pour une bouchée de pain) d'une chambre de bonne (je fus pensionnaire au lycée de Rambouillet). A compter de cette date, je ne suis retourné en Guadeloupe (le monde est vaste) qu'à quatre ou cinq reprises. La plus longue fut en 1989 (environ un an) pour y travailler. Ce fut également l'année du cyclone Hugo (des vents à 300 km/h, deux mois sans électricité). Ma femme ayant des problèmes d'adaptation, je quittai les tropiques pour la Provence.

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(Esquisse autobiographique reçue le 25 août 2007 aux Archives documentaires).

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21 mars 2008

Lettre documentaire 425

Sur les INDIENS JOVA du SONORA, par Juan NENTUIG.

182
Plus frustes et agrestes sont les Jovas, en particulier la majorité d’entre eux, qui ne veulent pas se contraindre à vivre en villages, car à part ceux qui sont installés à Ponidas, Teopari et Mochopa, ils préfèrent vivre dans les ravins de la montagne où ils sont nés. Ils restent insensibles à la sollicitude que l’on a pour eux, et ne prisent pas les bons traitements, les commodités qu’on leur procure afin de les retenir, même quand on a pu les attirer et les rassembler en villages, comme il est arrivé au père Manuel Aguirre, missionnaire à San Luis Gonzaga de Bacadeguatzi, avec ceux du campement de Satechi, ceux des rives de la rivière des Mulâtres et ceux de la rivière des Anneaux, qui vivent dans les broussailles et les halliers, subsistant de racines, d’herbes et de fruits sauvages, leurs semailles se limitant à quelques plants de maïs et à quelques citrouilles et pastèques, là où elles veulent bien pousser dans les défilés par où lesdites rivières sillonnent ces montagnes.

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Leur principale industrie est de fabriquer des nattes, nommées hipet en opata, à partir des nombreux et excellents palmiers qui poussent sur leurs terres, et ils viennent les vendre dans les villages des environs, contre des graines et des vêtements. Ils se contentent de peu, car en général la couverture que les femmes s’ingénient à tisser à leur façon, avec la laine des quelques brebis qu’ils élèvent, sert aussi bien à l’homme de cape, de pourpoint et de culotte, et à la femme de châle, de robe, de chemise et de corsage. Leur bon côté, c’est qu’ils ne sont pas nuisibles, et ne s’en prennent pas aux vies ni aux biens de ceux qui sont installés. Ils ne se montrent hostiles et redoutables qu’avec les Apaches et l’un d’eux, en 1760, ayant été surpris avec sa femme et ses trois petits enfants, s’est battu contre sept Apaches depuis le lever du soleil jusqu’à bien tard, tuant quatre d’entre eux, et c’est seulement parce que les forces ont fini par lui manquer, du fait qu’il était à jeun, qu’il a dû mourir entre les mains des trois Apaches restants, ainsi que sa femme et ses enfants. Cet Indien s’appelait Salvador.

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Le poison dont ils enduisent la pointe de leurs flèches est si mortel, qu’il tue aussi bien le blessé que celui qui le soigne si, comme le font communément les Indiens, le guérisseur suce la plaie. Ainsi sont morts il y a quelques années cinq ou six Apaches, qui après s’être battus avec deux ou trois Jovas à qui ils ont enlevé une femme, comme trois d’entre eux avaient été blessés et que les autres les soignaient, le venin s’est emparé de tous et les a tués, de sorte que la captive a pu s’enfuir et que l’on a su ce qui s’était passé. Plaise à Dieu que l’on trouve quelque moyen de faire que ces misérables quittent leurs ravins et viennent s’installer sur des terres où ils puissent être administrés, et mieux instruits en notre sainte foi, car à cela leur territoire n’est pas propice, ni à pratiquer l’agriculture, ni à mener une vie humaine et politique.

Paragraphes 182-184 du Rudo ensayo : descripción geográfica, natural y curiosa de la provincia de Sonora, de Juan Nentuig, S.I. (1764), traduits de l’espagnol par Philippe Billé d’après l’édition de México : SEP-INAH, 1977.

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20 mars 2008

Lettre documentaire 424

Sur les INDIENS OPATA du SONORA, par Juan NENTUIG

163

Chez les Opatas, et je pense qu’il en va plus ou moins de même dans les autres nations, pour devenir guerrier, il faut que le jeune aspirant, qui veut avoir sa place parmi les hommes, les ait déjà accompagnés quelques fois à la poursuite de leurs ennemis, ou dans des missions de reconnaissance en milieu dangereux. Quant ce bref noviciat militaire est accompli, le guerrier principal du village, au moment qui lui plaît, rassemble ses hommes à l’écart et les avise de la cérémonie qu’il envisage. L’un d’entre eux, qui sera le parrain du nouveau chevalier, va se placer derrière son filleul et lui pose les mains sur les épaules, tandis que les autres se disposent à l’entour, tous debout et avec leurs armes, qui sont des arcs et des flèches, et pour certains une lance légère, ou un bouclier. Le capitaine entame alors un long discours pour instruire le futur soldat des obligations de son nouvel état, lui représentant qu’il devra désormais se conduire en homme, savoir supporter le froid et la chaleur, la faim et la soif, avoir le cœur assez ferme pour ne pas craindre les ennemis, mais au contraire les considérer comme des fourmis, et quand l’occasion se présente, les tuer avec fougue et intrépidité.

164

Le sermon terminé, il sort de son carquois une patte d’aigle sèche et dure, et avec cet instrument commence à éprouver la valeur de son nouveau guerrier en le griffant tout au long des bras depuis les épaules, non en ligne droite mais en ondulant jusqu’aux poignets, et assez fort pour faire couler le sang. Après les bras, on fait de même sur la poitrine, enfin sur les cuisses et les jambes, toutes épreuves que le candidat doit endurer sans cri ni plainte, mais s’il n’est pas très vaillant, on ne lui interdit pas de verser quelque petite larme, et même si elle lui roule le long de la joue, cela n’empêche pas le capitaine de l’armer en lui remettant un arc, un carquois et des flèches, puis les autres témoins et le parrain lui offrent chacun une paire de flèches, et font ainsi de lui leur compagnon.

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Mais ici ne prend pas encore fin le noviciat du nouveau Mars, car jusqu’à ce qu’un plus jeune encore entre à son tour dans la compagnie, les tâches les plus ingrates lui reviennent dans toutes les expéditions, comme de veiller toute la nuit sur les chevaux sans s’approcher du feu, aussi froide que soit la nuit, et si les autres s’aperçoivent qu’il s’exécute de mauvaise grâce, ils lui font la rude plaisanterie de lui jeter de l’eau jusqu’à le tremper des pieds à la tête, car c’est ainsi, disent-ils, que les hommes deviennent durs à la tâche. Cette mise en train n’est pas de trop, car lorsqu’ils veulent ensuite se mettre aux trousses des Apaches, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, dès qu’ils sentent qu’ils ne sont pas loin de l’ennemi, ils n’allument plus de feu, même la nuit, afin d’assurer leur approche et de pouvoir attaquer par surprise, car tels sont les stratagèmes qui leur permettent les meilleurs coups. S’ils ont la chance de localiser l’ennemi le soir ou pendant la nuit, ils s’en approchent le plus possible sans se faire repérer, et sans tousser ni parler attendent jusqu’à l’aube le signal, puis se ruent alors tous en même temps sur les ennemis qui se réveillent en sursaut, et dont la plupart n’ont pas le temps de saisir leurs armes. Tous alors ne songent qu’à sauver leur vie et abandonnent leurs biens, des captifs et quelques morts aux mains des vainqueurs, qui aussitôt les scalpent et se mettent à danser sur le champ de bataille même, jusqu’à ce que, fatigués, ils songent à s’en retourner, triomphaux.

Paragraphes 163-165 du Rudo ensayo : descripción geográfica, natural y curiosa de la provincia de Sonora, de Juan Nentuig, S.I. (1764), traduits de l’espagnol par Philippe Billé d’après l’édition de México : SEP-INAH, 1977.

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19 mars 2008

Lettre documentaire 423

Trois FRAGMENTS de NENTUIG sur les INDIENS du SONORA

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144

Bien que leur entendement, comme il a été dit, soit en friche, l’œuvre incessante de l’enseignement peu à peu leur extirpe la mauvaise herbe, et ils se rassemblent même en des républiques aussi politiques qu’il est permis à de telles âmes, et en outre chrétiennes. Nous observons ce résultat grâce à Dieu chez les nations Opata et Eudebe, car étant les plus appliquées à la culture de la terre et à l’élevage de quelque bétail, ces gens sont aussi les plus fidèlement attachées à leurs villages, et par conséquent les mieux instruites des mystères de notre sainte foi. Il est vrai qu’il faut une considérable ténacité pour leur faire renoncer, en ce qui concerne les articles et les mystères de la foi, à certaine répartie que doit probablement leur avoir inspirée l’ennemi du genre humain, car quoi qu’on leur dise, et n’importe qui le leur dise, si c’est quelque chose qu’ils n’ont vue de leurs yeux, ils répondent seporema denithui : tu dis peut-être vrai. Et tant que le missionnaire n’est pas arrivé à faire renoncer ses néophytes à cette phrase, il ne peut obtenir la confiance nécessaire à l’infaillible autorité de Dieu et de son église.

152

Autrefois, pour savoir d’où viendraient leurs ennemis, ils attrapaient certaine espèce de sauterelle, nommée hupithui, et la saisissant par la tête, ils lui posaient la question. Et comme il est naturel que la bestiole dans cette situation étende et agite ses pattes, ils tenaient pour réponse certaine et crédible que les Apaches arriveraient depuis la direction qu’indiquait ladite sauterelle avec la première patte qu’elle étirait. Et c’est là, d’après ce que j’ai entendu dire, un augure encore très observé chez les Apaches.

160

Aux nouveaux-nés des deux sexes, ils font une bien douloureuse circoncision en les piquant, avec certaines épines, juste au-dessus des paupières, perçant ainsi une ligne courbe de points, qui fait le tour de l’œil jusque par en dessous, et quand ce dessin est tracé, ils enduisent les plaies d’une teinte noire, faite de je ne sais quoi, mais à mon avis il doit s’agir de charbon pulvérisé. Les Pimas tiennent ces teintures pour de précieux embellissements et ne veulent point y renoncer, malgré toutes les tentatives des missionnaires d’éradiquer chez leurs enfants spirituels une coutume aussi barbare. Et ils n’en restent pas là, car à mesure qu’ils grandissent, garçons et filles doivent encore souffrir d’autres tatouages en divers endroits de leurs misérables corps, et j’ai vu une vieille femme, dans le haut pays Pima, dont le corps était couvert, de la taille à la gorge, d’un labyrinthe de dessins semblables, formant comme une infinité de chapelets.

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Paragraphes 144, 152 & 160 du Rudo ensayo : descripción geográfica, natural y curiosa de la provincia de Sonora, de Juan Nentuig, S.I. (1764), traduits de l’espagnol par Philippe Billé d’après l’édition de México : SEP-INAH, 1977.

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18 mars 2008

Lettre documentaire 422

TERRIFIANT ET GENIAL

par Mario Vargas Llosa

L’historien Benito Bermejo, résidant à Vienne, doit être particulièrement pointilleux, un de ces esprits rectilignes et implacables dans la recherche de la vérité. Seul quelqu’un de ce genre peut avoir eu l’idée d’aller vérifier si figurait, dans les archives des camps d’extermination nazis de Mauthausen et de Flossenbürg, le nom d’Enric Marco, le plus médiatique de la poignée d’Espagnols qui ont survécu à l’horreur brune, quand sept mille de leurs compatriotes ont péri dans les camps hitlériens.
Enric Marco, né en 1921, connu comme « le déporté numéro 6448 », était le président de l’Amicale de Mauthausen, comptant 650 membres en Espagne, poste auquel il avait été réélu le 1er mai, et il venait d’arriver en Autriche, où il devait se rendre à Mauthausen pour participer aux cérémonies commémoratives des 60 ans de la chute du nazisme, auxquelles allait assister le chef du gouvernement espagnol Rodríguez Zapatero, quand l’historien conclut son enquête et publia son rapport. Marco avait préparé un discours qu’il comptait lire à cette occasion. Déconcertée, stupéfiée par les conclusions de Bermejo, l’Amicale des déportés espagnols pria son président de rentrer en Espagne en attendant que la lumière soit faite. Le discours fut lu à Mauthausen par un autre déporté, Eusebi Pérez.
A Barcelone, sommé par les membres de l’Amicale de Mauthausen de présenter des preuves qui démentent Bermejo, Enric Marco avoua que celui-ci avait découvert la vérité : il était un imposteur, il n’était jamais allé dans aucun camp de concentration nazi, il trompait tout le monde à ce sujet depuis 30 ans. Et de quelle façon !
En 1978, il avait publié son autobiographie, Mémoires de l’enfer, dans laquelle il racontait sur un ton dramatique les infinies cruautés, humiliations et vexations de toute sorte, infligées aux déportés avant d’être exterminés par leurs bourreaux nazis dans les camps de concentration. En tant que membre de l’Association des Parents d’Elèves de Catalogne, dont il fut le vice-président pendant 20 ans, l’infatigable Enric Marco donnait chaque année quelque 120 causeries et conférences dans les collèges, informant les jeunes des crimes du totalitarisme nazi. Ses efforts furent reconnus  et abondamment récompensés par les institutions démocratiques. La Generalitat de Catalogne, par exemple, lui décerna en 2001 la Croix de Sant Jordi, pour toute sa vie consacrée à la lutte anti-franquiste et syndicale. Le 28 janvier dernier, Enric Marco fut reçu par le Congrès National d’Espagne, où son témoignage déchirant fit une forte impression à tous les parlementaires, avec des évocations comme celle-ci : « Lorsque nous arrivions dans les camps de concentration, avec ces trains infects, des wagons à bestiaux, on nous déshabillait, les chiens nous mordaient, les projecteurs nous aveuglaient. Nous étions des gens simples, comme vous. On nous criait en allemand links, recht – gauche, droite. Nous ne comprenions pas, et ne pas comprendre un ordre pouvait coûter la vie. » Les caméras de télévision montrèrent que les propos du survivant de l’enfer faisaient venir les larmes aux yeux de certains députés espagnols, comme Carme Chacón, la jeune vice-présidente de la Chambre basse.
Comment a-t-il pu tromper autant de gens pendant aussi longtemps ? Comment a-t-il pu parvenir à l’âge de 84 ans sans que sa propre épouse, ni ses filles, ne soupçonnent que toute sa biographie publique n’était qu’une imposture monumentale ? On est pris de vertige en songeant à l’effort de mémoire et aux inventions incessantes auxquelles il devait recourir chaque jour, pour ne pas se trahir ou éveiller les soupçons en se contredisant. Il lui a fallu se vider de lui-même et se réincarner dans le fantôme qu’il s’était fabriqué. Le plus extraordinaire est qu’il ait réussi à tromper ceux qui étaient les plus à même de le démasquer, les Espagnols et Espagnoles qui ont réellement vécu l’horreur concentrationnaire et qui n’ont survécu que par miracle. Il les a si bien trompés qu’ils ont fait de lui leur porte-parole et leur leader pendant de nombreuses années. Pour réussir une farce de cette ampleur, il ne suffit pas de manquer de scrupules ; il faut être un génie, un éminent fabulateur, un histrion exceptionnel.
Depuis que la nouvelle est tombée, voilà quelques jours, je lis dans les journaux, j’écoute sur les radios et je regarde à la télévision tout ce qui concerne Enric Marco, avec la fascination qu’ont exercée sur moi les meilleurs romans. Les explications qu’il donne sur sa façon d’agir ont une indiscutable saveur borgésienne, et lui-même semble être un transfuge de l’Histoire universelle de l’infamie. Selon sa biographie truquée, il aurait fait partie, à la fin de la guerre civile, des républicains espagnols contraints à l’exil en France où, comme beaucoup de ses compatriotes, il serait entré dans la Résistance pour lutter contre les nazis au début de la Seconde Guerre mondiale. Il serait alors tombé aux mains de la Gestapo, qui, après l’avoir torturé, l’aurait envoyé dans les camps de Flossenbürg et de Mauthausen, d’où il aurait été libéré par les troupes alliées en 1945. A cette date, il serait rentré clandestinement en Espagne, envoyé par la CNT (Confédération nationale du travail, anarchiste) pour lutter contre la dictature franquiste. En 1978, le fabulateur est parvenu, même si cela paraît incroyable, à être élu secrétaire général de cette centrale syndicale.
On ne connaîtra probablement jamais sa véritable histoire, mais Enric Marco reconnaît maintenant qu’il est parti d’Espagne en 1942 comme volontaire pour aller travailler dans les usines de l’Allemagne nazie. Et que là, pour avoir violé la censure, il fut arrêté par la Gestapo, qui ne l’a pas envoyé dans les camps mais l’a retenu et torturé dans ses cachots, d’où il est ressorti en 1943. Pourquoi s’est-il forgé cette fausse identité de déporté ? « Pour une bonne cause » : pour être plus convaincant et plus efficace dans ses campagnes contre le totalitarisme, pour que ses efforts pour faire prendre conscience des crimes du nazisme, des souffrances et du courage des déportés, soient plus persuasifs et laissent une trace plus durable dans la mémoire des gens. Tout en reconnaissant qu’il a menti, il ne se repent pas. « Tout ce que je raconte, je l’ai vécu, mais ailleurs : j’ai seulement changé le lieu, pour mieux faire connaître la douleur des victimes. » « Nul n’a le droit de dire que la douleur dans une prison de la Gestapo n’est pas équivalente à la douleur dans un camp de concentration. » « J’ai changé le cadre, mais moi aussi je suis un survivant. Qui oserait dire que je ne suis pas des siens, simplement parce que je n’ai pas été dans un camp de concentration ? »
Les déportés authentiques ne semblent pas du tout convaincus par ces explications et, naturellement, ils évoquent avec amertume et tristesse l’abus dont ils ont été victimes. La Generalitat s’est empressée de reprendre à Enric Marco la Croix de Sant Jordi, et plusieurs associations menacent de le citer devant les tribunaux pour la longue imposture dont il est coupable. Cela ne serait que justice, éthiquement et civiquement.
Cependant, malgré ma répulsion morale et politique envers le personnage, j’avoue mon admiration de romancier pour sa prodigieuse habileté fabulatrice et son pouvoir de persuasion, à la hauteur des plus grands visionnaires de l’histoire de la littérature. Ils ont inventé et rédigé l’histoire du Quichotte, de Moby Dick, des frères Karamazov. Enric Marco a vécu et a fait vivre à des centaines de milliers de personnes la terrible fiction qu’il a inventée. Elle se serait intégrée à la vie, elle serait passée du mensonge à la vérité, elle serait passée dans l’Histoire avec une majuscule, si l’historien Benito Bermejo, ce rabat-joie, ce maniaque de l’exactitude, insensible aux beaux mensonges qui rendent la vie supportable, n’avait pas entrepris de fouiller les archives du IIIe Reich à la recherche de précisions et de faits objectifs, pour finalement mettre un terme au spectacle que l’illusionniste Enric Marco représentait depuis 30 ans sur la scène de la vie même, avec un formidable succès.
Tout ceci amène à réfléchir sur la fragile frontière qui sépare la fiction de la réalité, sur les emprunts et les échanges qui ont eu lieu de tous temps entre la littérature et l’histoire. Enric Marco a les pieds fermement posés dans les deux domaines et il sera très difficile de déterminer ce qui, dans sa biographie, relève de l’un ou de l’autre. Comme dans les meilleurs romans, il s’est arrangé pour les fondre inextricablement dans son existence. Lui-même est une fiction, mais de chair et d’os, et non de papier.
Lors de ma première ou de ma deuxième année d’université, j’ai dû préparer un travail sur l’Amazonie, pour lequel j’ai consulté, parmi d’autres, un livre de géographie dû à un prêtre, le père Villarejo (1), qui avait sillonné cette région en tous sens, séjourné dans les tribus d’Indiens et même, je crois, appris quelques dialectes. Je n’ai pas oublié ce livre, car on y accordait une parfaite réalité scientifique à des animaux et à des plantes imaginaires, qui n’existaient que dans les légendes et les mythes du folklore amazonien. Je suis certain que le père Villarejo, à la différence d’Enric Marco, ne voulait abuser personne, et que sa vocation scientifique le rendait méfiant vis-à-vis de la fiction. Simplement, il a pris pour des données objectives les indications recueillies au  cours de ses voyages, auprès de femmes et d’hommes pour lesquels n’existaient pas encore ces barrières rationnelles strictes entre l’objectif et le subjectif, la veille et le sommeil, la vérité et le mensonge, la magie et la science, inexistantes dans le monde primitif. De sorte que son manuel de géographie, sans qu’il le veuille ou le sache, a ouvert une porte sur l’invention et la fantasmagorie, et aujourd’hui, même si les scientifiques le rejettent, il continue d’appartenir à la littérature, plus précisément au réalisme magique.
Monsieur Enric Marco, contrebandier d’irréalités, bienvenue dans le monde mensonger des romanciers.

(1) Probablement le père Avencio Villarejo, 1910-2000 (Note du traducteur).

«Espantoso y genial», article de Mario Vargas Llosa paru dans le quotidien espagnol El País le 15 mai 2005, ici traduit en français par Philippe Billé.

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13 mars 2008

Lettre documentaire 421

Lettre ouverte de Paquito D’Rivera à Carlos Santana

Le 25 mars 2005

Salut, Santana.

J’ai appris par notre ami Raúl Artiles, que tu vas bientôt te produire à Miami. Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée, vu que récemment tu as fait le faux-pas d’apparaître à la cérémonie des Oscars en arborant fièrement un énorme crucifix, sur un tee-shirt portant la vieille image stéréotypée du «Boucher de la Cabaña», comme est surnommé le lamentable personnage de Che Guevara par les Cubains qui ont dû endurer ses tortures et ses humiliations dans cette infâme prison.
L’un de ces Cubains était mon cousin Bebo, emprisonné là simplement parce qu’il était chrétien. Il me raconte à l’occasion, toujours avec une immense amertume, comment il pouvait entendre, depuis sa cellule, aux premières heures de l’aube, les exécutions sans procès, de tous ceux qui mouraient en criant «Vive le Christ Roi !»
Le guerrillero avec le béret à l’étoile est tout autre que ce que montre ce ridicule film de moto, mon cher collègue, et juxtaposer le Christ et Che Guevara, c’est comme entrer dans une synagogue avec une swastika autour du cou. C’est aussi une belle gifle à la figure de la jeunesse cubaine des années 60 qui devait se cacher pour pouvoir écouter TES disques, que la Révolution, l’Argentin primaire et ses sbires qualifiaient de «musique impérialiste» (c’est-à-dire le rock & roll).
Je ne trouve pas les mots pour exprimer mon indignation vis-à-vis de ton attitude irresponsable, mais veuille croire que malgré tout, en tant qu’artiste, je te souhaite toujours bonne chance. Et tu vas en avoir besoin, Carlos. Surtout à Miami.

Sincèrement à toi, Paquito D’Rivera, New York.

«Open letter to Carlos Santana by Paquito D’Rivera», parue en mai 2005 dans la revue Latin Beat Magazine, ici traduite de l’anglais par Philippe Billé.

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11 mars 2008

Lettre documentaire 420

REAJUSTEMENTS

J’ai commencé de publier des Lettres documentaires en 1989. La première série a duré jusqu’en 1992 et a compté 51 numéros. C’était un bulletin fait d’une photocopie A4 recto-verso pliée en deux, formant ainsi un léger in-folio de quatre pages A5. J’y publiais de brefs essais et études, rédigés par moi-même ou par d’autres, ainsi que des entretiens, des traductions, des listes, etc. En quoi ces Lettres étaient-elles documentaires, je ne m’en suis jamais expliqué, ni n’ai d’ailleurs été prié de le faire et ce point est resté indécis, y compris pour moi-même. Disons qu’il s’agissait d’une gazette artistique et littéraire dans laquelle l’information sur les œuvres et les auteurs primait sur l’exposition des œuvres elles-mêmes, que les textes non fictifs y primaient sur la fiction, et qu’à l’occasion, on s’y intéressait à l’esthétique des réalités non artistiques.

L’année 1992, j’ai clos cette première série pour en entreprendre une deuxième, à la forme encore plus minimale, chaque numéro étant fait d’une simple photocopie recto. A ce degré de simplicité, le bulletin était comme une revue émiettée, dont les pages paraissaient en feuilles détachées. J’y reprenais la numérotation à partir d’un numéro I, en chiffres romains au début pour éviter la confusion avec les Lettres de la première série. Je les ai publiées plus ou moins régulièrement, au rythme moyen d’environ trois par mois, atteignant ainsi le numéro 350 au printemps 2001. A partir de janvier 1995 s’était ouverte, parmi ces Lettres documentaires, une sous-série intitulée «Journal». C’était une chronique personnelle, un fourre-tout de notes brèves, parfois autobiographiques, plus souvent exprimant mes goûts, impressions et opinions. Ce «Journal» a paru assez régulièrement, occupant une Lettre par mois et ouvrant ainsi un domaine personnel assez important, parmi les autres Lettres relativement impersonnelles, si bien que j’en suis venu à regretter de pas en avoir fait une publication à part.

Au printemps 2001, ce «Journal» m’intéressant alors décidément plus que le reste, j’ai abandonné mes Lettres documentaires pour ne plus me consacrer qu’à lui. J’ai donc fait paraître, au début de l’année suivante, sous forme d’une livrette, mon Journal documentaire de l’an 2001. En réalité j’entrais dans une période d’indécision éditoriale, pendant laquelle les deux lignes «personnelle» et «impersonnelle» de mes productions allaient s’orienter dans différentes directions successives.

Au printemps 2002, le spectre d’une Lettre documentaire s’étant tout à coup dressé devant moi, j’en publiai une 351ème, sur Sarmiento.

En juin 2003, janvier 2004 et février 2005, j’ai publié sans grand succès trois numéros d’une revue Etudes, dont le contenu était semblable à celui de mes Lettres documentaires d’antan, avec aussi une section de notes personnelles.

En mai 2004, j’ai commencé de publier sur le net le blog Journal documentaire, contenant «des notes de lecture, et des notes du reste», plus tard intitulé Le nouvel obscurantiste.

En novembre 2005, contre toute attente, a paru soudain une Lettre documentaire n° 352, sur Baroja.

Depuis l’automne 2006, je produis un deuxième blog, intitulé Archives documentaires. J’avais déjà utilisé de temps en temps, autrefois, cette dénomination «Archives documentaires», comme nom fictif d’éditeur pour mes publications. La formule m’amuse par son allure sérieuse, et parce que c’est un pléonasme, des archives étant par définition documentaires. J’y publie des «inédits, traductions et raretés», les traductions prédominant. Dernièrement j’ai réalisé que le contenu de ces Archives est si semblable à celui des Lettres documentaires, qu’il n’y a pas de raison de les appeler autrement. J’ai donc rebaptisé a posteriori Lettre documentaire chacune des livraisons de ce blog, ainsi que seront nommées les livraisons à venir, tout en conservant l’appellation d’Archives documentaires comme titre d’ensemble. A la différence des bulletins en papier que j’ai publiés avant, ces nouvelles Lettres documentaires ont une existence principalement informatique et leur dimension n’est pas calibrée. Chaque Lettre reste idéalement une « page », même si sa forme imprimée peut s’étendre sur plusieurs. Au lieu de faire repartir le compte à zéro, la numérotation poursuit celle des Lettres de papier, reprenant donc à 353.

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25 février 2008

Lettre documentaire 419

UN CAUCHEMAR AVEC DES PERSONNAGES CUBAINS

par Guillermo Cabrera Infante

Dans mon rêve il n’y a que trois personnages : deux connus et un inconnu, mais pas inconnu de moi. Il s’agit de José Hernández, plus connu sous le nom de Pepe le Fou. L’un des personnages est Alejo Carpentier, l’autre Lezama Lima. Pepe le Fou voulait être écrivain, mais il voulait surtout se suicider. Il n’a pas réussi la première chose mais il a réussi l’autre, il est mort écrasé par un bus devant lequel il s’est jeté un beau matin à l’aube.
Le premier à apparaître fut Alejo Carpentier, qui arriva, s’assit et ne dit rien. Depuis l’intérieur de l’appartement (dont le fond était disposé comme mon ancien studio, sur lequel s’ouvraient maintenant des fenêtres à la française) je vis venir Lezama Lima, qui sans me saluer me dit : « Ton studio est parfait pour jouer au billard ». Sans doute se référait-il au fait que mon bureau était recouvert d’une nappe de feutre lie-de-vin, car il ne ressemblait en rien d’autre à une table de billard. Je ne répondis rien à Lezama, qui alla s’asseoir à côté de Carpentier sans le saluer. Lezama ne semblait occupé qu’à maintenir son énorme cigare allumé. Il n’y avait aucune conversation entre nous. Soudain la pièce se transforma en une terrasse, avec un vieux balcon qui me rappelait celui du 408 rue Zulueta. Nul ne semblait s’étonner de la transformation. Au bout d’un moment, une voiture décapotable s’approcha de la terrasse, je pouvais bien voir le chauffeur. Il avait les cheveux presque ras , mais d’un blond éblouissant. Je n’eus pas le temps de m’en étonner car je reconnus le chauffeur : c’était Pepe le Fou, qui souriait de façon atroce. Il semblait connaître un secret que j’ignorais. Quand il brandit un énorme pistolet, le rêve tourna au mélodrame violent, comme il arrive souvent. « C’est Pepe le Fou », dis-je, mais ce changement n’étonnait personne et le pistolet grandissait. Il me semblait que j’étais le seul à le voir et je comprenais maintenant ce que faisait Pepe le Fou : il avait été envoyé pour tuer Lezama, à qui je conseillai de prendre garde à la fenêtre par où apparaissait le pistolet. Mais Lezama continuait de fumer imperturbablement son énorme cigare. Ce fut alors que Pepe le Fou se désintéressa de sa voiture pour examiner les résultats de ses coups de feu... qui n’avaient pas blessé Lezama, mais qui avaient tué Carpentier, lequel tombait de sa chaise sans même se plaindre : il était mort muré dans son silence.

Cette nouvelle («Una pesadilla con personajes cubanos») de Guillermo Cabrera Infante (Cuba, 1929 – Londres, 2005) a paru posthumément dans le quotidien espagnol El País du 28 mai 2005. Elle était destinée à faire partie du recueil collectif El libro de los sueños (Le livre des rêves), publié par Esther Tusquets aux éditions RqueR. Le 408 rue Zulueta fut l’adresse de l’auteur à La Havane avant son exil. Les deux personnages célèbres du rêve, Alejo Carpentier (1904-1980) et José Lezama Lima (1910-1976) étaient des écrivains cubains. Traduction française par Philippe Billé.

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06 février 2008

Lettre documentaire 418

EVOCATION D’AUGUSTE BRIZEUX

Notre correspondant Michel Ohl nous a remis dernièrement une plaquette nouvelle, Débâcle de l’A paraître de trop, qu’il vient de faire paraître, laquelle porte en exergue ces quelques vers d’un certain Brizeux :

« Oh ! ne quittez jamais, c’est moi qui vous le dis,
Le devant de la porte où l’on jouait jadis,

L’église où, tout enfant, et d’une voix légère,

Vous chantiez à la messe auprès de votre mère ;

Et la petite école où, traînant chaque pas,

Vous alliez le matin, oh ! ne la quittez pas ! »

Interrogé sur l’identité du poète, le Maître de Mimizan a bien voulu nous apporter ces quelques éclaircissements :

... Mais, mon cher, sur le « doux Brizeux (buveur de cidre) » (Verlaine) – je remplirais deux cahiers Clairefontaine... Clé : « Pas d’omelette poétique sans Brizeux » - repris dans Pauvre cerveau qu’il faut bercer (page 24), car le doux Auguste m’a suivi, si j’ose dire, toute la vie, depuis le lycée Victor-Duruy, où j’ai déniché Marie d’occasion (Gainsbourg appelait Catherine Deneuve : Catherine d’Occase). Etant à 16 ans révolté, il me fallait me révolter contre ma révolte, et puis, chez les adorateurs de saint Céline, et saint Artaud, et saint Dosto, dont j’étais, aimer Brizeux me semblait très chic, le signe d’un esprit raffiné (c’était un petit cinéma pour 2, 3 amis, n’est-ce pas, et encore ne suis-je pas sûr aujourd’hui de ne pas avoir été seul), je me suis donc évertué à aimer Julien-Auguste-Pélage (1803, Lorient – 1858, Montpellier), Dieu du ciel à mon âge il n’était plus, déjà, depuis 5 ans – et je l’ai aimé, et naturellement je me suis aussi moqué de lui, et de ce côté mièvre en moi qui trouvait des échos en lui... J’ai lu ses autres œuvres, ensuite, à la BM, Les Bretons, Histoires poétiques ... une biographie, œuvre d’un curé, les éloges de Sainte-Beuve, de Vigny, son grand ami, les éreintements de tant d’autres (« pauvre petit filet de pensées et d’images bretonnes, sincère mais monotone jusqu’à l’ennui ... concision asthmatique ... poésie chétive... », Amiel, Journal, mardi 14 août 1855), les Romantiques qui le trouvaient ringard ! ah ! ça n’était pas un frénétique, le Brizeux (voix à la Raimu : « Tu nous les briseû ! ») voilà pourquoi sans doute je l’ai choisi, avec ces foldingos de Forneret et Roussel, comme poètes préférés du Questionnaire de Proust, (il est itou dans l’Index de Pataphysical Baby). Au lycée Montaigne j’ai eu le temps, avant d’être viré, de concourir pour les bourses Zellidja, avec Le parcours de Brizeux en Bretagne, petit essai très documenté, avec cartes, j’ai bazardé cette chose, les pages miennes que ma mère préférait, les seules qu’elle aimait, pour tout dire, et d’ailleurs Maman avait alerté des amies, certaines devenues religieuses, et j’allais être accueilli en Bretagne à bras ouverts à chaque étape de mon Parcours (ou Itinéraire) Brizeux mais hélas ! ce si beau projet ne fut pas retenu par les hautes instances... Il a tout de même laissé des traces dans l’esprit du condisciple Jean-Marc Faubert (disparu voici un an) qui, dans plusieurs de ses papiers de Sud Ouest, évoque Brizeux à mon sujet (« Fils de Jarry et de Brizeux » écrit-il le 23 mars 1988). Cucu, certes, l’épigraphe « Oh ! ne quittez jamais... », cucûment dit, mais c’est aussi mon idée, rester à la maison natale, ne pas s’éloigner du cimetière, ni de l’école communale, où j’ai appris à écrire la présente lettre, ni non plus de l’église, ni non plus du café originel (et l’on a reproché à Brizeux de préférer les veillées à l’auberge avec les paysans aux soirées parisiennes littéraires – il a recueilli auprès d’eux proverbes et chansons, Avel, avelou, holl avel - Vents, vents, tout n’est que vent... La plaisanterie est facile. « Ma rie Marie » (Entre devins). Le cercueil de la couverture de la Débâcle vient de Brizeux, aussi. Télen Arvor, La Harpe d’Armorique, bilingue mis en français par Auguste (qui traduisit aussi Dante).

Epouvante ! à travers les champs et la lande on vit

Ces jeunes soldats porter leur bière ;

Ils menaient à leur tombe et devant eux le deuil,
En chantant avec le prêtre la prière des morts.

(Les conscrits de Plo-Meur) (révolte contre Napoléon « vrai loup de guerre »)

J’ai failli ajouter au Dernier des A paraître : Brizeux, c’est beaucoup plus que Brizeux.

Je n’ai plus qu’un des quatre volumes de ses œuvres, mais je ne pense pas le relire ! C’est une histoire très cucul elle-même !

==========

(Post scriptum) ... Le poème utilisé en exergue s’appelle « Le Pays ». Brizeux l’a retravaillé. L’édition que j’ai reprend celle de 1840, apparemment, mais le préfacier cite deux vers d’une version antérieure :

« Oh, ne quittez jamais le seuil de votre porte !

Mourez dans la maison où votre mère est morte ! »

C’est probablement cette version que j’ai lue à 16 ans, et qui m’a marqué au point que je l’ai parodiée :

«Oh ! ne quittez jamais le deuil de votre Porte !

Faites-vous un manteau, peint en noir, de Son bois,

Glissez-vous-y tout nu et restez dans le froid,

Ou dans le chaud, debout sur le seuil de la Morte,
Attendant que le diable, ou la mort, vous emporte. »

(Entre devins, p. 106)

La parodie, attribuée à Brizeux soi-même, personnage de l’histoire, qui l’aurait écrite dans « Ma rie Marie », me paraît symptomatique, si je puis dire, de mon rapport à Brizeux –rester où l’on naît, y attendre la mort, en se berçant d’histoires touchantes / pathétiques...

[Source : lettres à l’éditeur, du 19 janvier et du 4 février 2008.]

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25 janvier 2008

Lettre documentaire 417

DOUZE NOCTURNES DE HOLLANDE

par Cecília Meireles

    UN

Peu à peu la rumeur du monde s’affaiblit.
Les visages, les voix, altérés, se dispersent.
Le temps versatile s’échappe en des recoins
de vitre, de velours, d’accolade estompée.

La lune vient avec d’autres invitations :
elle déplie sous mes yeux la carte du ciel,
elle fait relâcher les poings serrés du jour,
et trace des chemins, transparente et abstraite.

O arbres de la nuit... Méditation aimante...
- Cette ombre me transporte tout au fond des airs,
vers les champs bienheureux où s’effacent déjà
les contours lumineux de chaque créature.

C’est la nuit sans attaches... Innocence éternelle,
exempte de décès, exempte de naissances,
si pure et solitaire, étrangère, oubliée,
muettement ouverte à d’extrêmes voyages.

Je ne vois plus qui je suis, dans la haute nuit,
ni même ne crois ETRE : je subsiste en mémoire,
à la merci des vents, des brumes apparues
sur les lacs endormis que la lune évapore.

Je recueille ton nom lui aussi partagé,
fracassé sur les digues, réparti sur les fleurs...
Mais qui connaît ton nom - aussi loin, aussi tard,
si en dehors du temps, du royaume des hommes... ?

    DEUX

Je prenais dans mes bras la nuit limpide,
la haute, la vaste nuit étrangère,
et à ses oreilles successives je murmurais :
« Je ne veux plus dormir, plus jamais, nuit, épars
nuages d’étoiles au-dessus des plaines figées,
au-dessus des canaux sinueux, oscillants et froids,
au-dessus des parcs désarmés, où la brume et les feuilles rousses
sentent venir l’automne et, ensemble, attendent
sa loi, leur destin, comme les pauvres figures humaines. »

Et à ses oreilles successives je murmurais :
« Je ne veux plus dormir, plus jamais, je veux toujours
plus de temps pour mes yeux, - vie, sable, amour profond... –
coquilles de pensées se rêvant désertiquement. »

Et la nuit me disait : « Viens donc avec moi, dans le vent des dunes,
viens voir quels souvenirs voltigent sur le front tranquille du sommeil,
et sur les paupières lisses, la pâle joue, la lèvre immobile
et les mains libres des vagues corps endormis ! »
« Viens voir le silence qui tisse et détisse des ordres surhumains,
et les noms éphémères de tout ce qui descend vers la frange de l’horizon !
Oh ! les noms... – dans l’écume, sur le sable, à la lisière incertaine des mondes,
placides, fragiles, livrés à leur existence brève,
irresponsables et tendres, flottant, flottant sur l’ombre des âmes,
soupir du printemps sur l’arête soudaine des mois... »

Et le langage de la nuit était très ancien et précis.
Et j’allais avec elle sur les dunes, sur l’horizon,
parmi des moulins et des bateaux, entre mille infinis lits nocturnes.

Mes yeux portaient plus loin que jamais,
ils volaient, ni fermés ni ouverts,
indépendants de moi,
sans aucune pesanteur, dans l’obscurité,
et ils lisaient, lisaient, lisaient ce qui ne fut jamais écrit,
dans la plate solitude du temps, et sans aucun espoir,
- aucun.

    TROIS

La nuit n’est pas uniquement une noirceur sans marges ni directions.
Elle a sa clarté, ses sentiers, ses escaliers, ses échafaudages.
La grande armature de la nuit monte des plaines sous-marines
vers les vastes cieux étoilés,
en trapèzes, ponts, vertigineuses balustrades,
destinées à d’obscures contemplations et expectatives.

Alors, la nuit m’emportait... – dans de hautes maisons, dans de soudaines rues,
et derrière des rideaux tirés reposaient des têtes endormies,
et sous des lumières pâles gisaient des mains sans vie,
et il y avait des corps enlacés, et divers désirs immenses,
des doutes, des amours, des adieux,
- mais tout cela détaché et fluide,
flottant parmi objets et circonstances,
avec des grâces d’arc-en-ciel et d’acier.

Et les joueurs d’échecs poussaient des chevaux et des tours,
à l’extrémité de la nuit, entre des cimetières et des champs...
- mais tout cela involontaire et ténu –
tandis que les fleurs prenaient forme et que, dans le même mouvement,
les troupeaux produisaient du lait, de la laine,
éternellement du lait, de la laine, mugissement immense...
Tandis que les colimaçons roulaient dans le lent tourbillon des vagues
et que la feuille jaune se détachait, terminée : air, soupir, solitude.

Et la nuit m’emportait, parfois volant entre les murailles du brouillard,
parfois flottant sur les froids canaux, avec leurs barques silencieuses
ou bien foulant la fragile tourbe ou la boue amère.

Et de belles voix encore éveillées chantaient de temps en temps.
Et de jeunes lèvres risquaient des questions sur de douloureux sujets.
Les chiens aussi passaient avec leur ombre, lucides et pensifs.
Et des silhouettes irréelles, loin de leur domicile,
traversées par la nuit, par l’heure, par le destin,
flottaient avec nostalgie, attendant d’impossibles rencontres,
dans quels pays, mon Dieu, dans quels pays au-delà de la terre,
ou de l’imagination ?

La nuit m’emportait si haut
que les cartes du monde devenaient inutiles.
Les choses retombaient en enfance, et même au-delà,
revenues à une pureté totale, à une éminente clairvoyance.

Puis tout voulait être à nouveau. Non pas être ce qui était déjà, ni ce qui avait été,
- mais ce qui devait être, dans l’ordre de la vie immaculée.
Et tout ne pensait peut-être pas : mais doucement souffrait.

Je prenais la nuit dans mes bras et lui demandais d’autres signes, d’autres certitudes :
la nuit parle mille langages, en même temps.

Et elle passait sur la mer, vers sa profonde sépulture.
Et un grand frisson de larmes préparait des mots et des songes,
ces vastes nuages que les hommes recherchent...

    QUATRE

Dans quels longs abîmes dansaient-ils ? Dans quels longs salons
souriaient de beaux visages, si fous,
si malheureux, entre or et soie – travail de l’oubli ! –
et les cristaux et la lumière dressée et mobile
au bout des tiges de cire des fleurs à un seul pétale ?

Ah... les ombres glissantes paraissaient aussi vivantes
dans les miroirs limpides, impeccables, vides pour toujours,
brillants jardins fictifs, au portique trompeur.

La nuit m’entraînait et me disait :
« Mon chemin est toujours au-delà de tout :
que deviennent ces yeux, ces lèvres et ces mains scintillantes ?
Et ces danses, - où glissent-elles, que deviennent-elles si je déroule
mes demeures improvisées ?
Et ces ombres que feront-elles, si je ferme soudain
mes portes limpides ? »

La nuit m’élevait en elle comme l’eau docile d’un immense moulin.
Et elle roulait avec moi dans son monde silencieux et délivré.
Il n’y avait plus rien : seulement son pouvoir, sa grandeur, sa solitude.
Elle était déserte, absente, et en même temps pleine, et palpitante.
Elle faisait apparaître et disparaître des mirages, et rien n’en subsistait.
Et c’était une étrange surdité, pénétrante,
qui absorbait toutes les paroles et les musiques.

    CINQ

Clair visage inexplicable,
limpide visage de jadis,
presque d’eau, fait de sable,
et qui poursuis la nuit,
à travers les nuages et les dunes,
troublé dans l’air de l’automne,
douloureux et souriant,
libre d’amour et de sommeil...

Pauvre visage presque en cendre,
prenant dans le brouillard l’aspect,
d’une fleur de sel et de vent,
avec son profil étranger.

La mer du Nord est toute proche,
tenant les dunes dans ses bras.
Elle voit passer ce visage
oublieux de lui-même.
Entre les étoiles et la lune,
il passe dans la mer du Nord
un visage bref et sans dates,
court pétale de mort.

Il passe, avec les yeux fermés...
Interminables rideaux,
silence d’eau couvrant les fleurs,
traductions de choses divines...

    SIX

Et la nuit passait au-dessus des palais et des tours.
Mais tout était comme la plaine,
parce que la nuit vole si haut,
que les reliefs s’estompent.

Oui, la nuit pouvait être un immense bateau,
avec un vague sentiment de tristesse
bouillonnant à ses flancs comme une écume silencieuse et ténue
et ourlant son passage de soupirs.

Car tout n’était pas égal,
- ah ! comme on sentait que tout ne serait jamais égal,
malgré la distance, l’altitude, le silence...
- mais tout était équivalent,
équivalent et provisoire :
épée, musique, chiffre, larme, oiseau dans les dunes.

Et en même temps tout était beau,
et l’uniforme, l’apparente fraternité
pliait tout en un unanime sommeil.

Et les idées se brouillaient en des galeries obscures,
car la nuit passait de plus en plus loin,
et que tout ce qui prend du relief au soleil,
la nuit forme un univers submergé, brumeux et généralisé.

Et je me sentais à la proue de la nuit,
enrobée par ce souffle mélancolique,
effluve de l’humaine réflexion.

Et je désirais plonger, descendre dans ce torrent d’ombre,
ressentir ardemment les rêves,
dans chaque maison, dans chaque chambre,
entre les cheveux étalés sur de grands oreillers.

Mais le rêve est une propriété ineffable :
et l’on ne peut seulement sentir son exhalaison,
comme dans les fleurs, au moins, cette nouvelle, qu’est le parfum,
ou son mouvement,
comme, parfois, dans le petit mot que l’on avoue,
dans la petite larme qui, parfois, tombe.

Les rêves n’appartiennent même pas aux têtes endormies :
car la nuit les absorbe, les emporte, les annule,
ou les continue, les transfère, les confond,
- lointaine, haute, puissante, inhumaine.

    SEPT

Tout gît dilué, scintillant, dans un profond brouillard.
Rien cependant n’est perdu ni oublié, bien que si finement
éparpillé dans cette immensité.
Images et symboles se corrompent, mais l’essence résiste.
Des limonaires et des cloches résonnent, avec les hélices, cantiques et cris,
et tout est bruit, dans ces couloirs silencieux,
et la douce lumière habite mille recoins,
tout comme elle est passée d’innombrables fois
sur des yeux, une fleur, de la soie, une plaie, une pierre précieuse.
Et sur de diaphanes balances reposent diamant et pollen,
bibliothèques et arsenaux.

Tout est plongé dans cette brume :
le brouhaha historique, la victime et le bourreau,
la mélodie de la sirène nordique, à la proue du bateau de conquête,
plumes et arquebuses,
le pas du fantôme sur des escaliers aériens,
fléau et soupir, acte et remords...

Tout gravite dans la structure de la nuit,
dans ses archives superposées.

La trace exiguë des mouettes va aussi loin
que l’odeur des plages et que la grandiose rumeur des machines.
Anatomie raréfiée du paysage,
où chaque élément devient translucide,
fragile et tendu comme l’aile des insectes et le flexion de la pensée.

D’étroites passerelles traversent la nuit :
Fines lignes reliant les points éloignés.

Mais qui retient la nuit, ainsi chargée de ces décombres,
qui au soleil ont l’aspect de grands biens indispensables ?

Homme, chose, fait, rêve,
tout est pareil, de la substance du sable,
tout est murs de sable, comme sur ce sol inventé :
mer vaincue, faune exténuée, flore dispersée,
tout correspond :
le colimaçon émet dans la vague le même bruit que la lèvre de l’amour
et que la voix de l’agonie.
Les embrassades, les nuages, l’automne dans le parc,
font tous le même geste , grave, précaire, fluide.

Ah, et les blonds cheveux soyeux, et la paupière lumineuse,
et les racines obstinées, et l’ossature terne,
et ma veille éblouie,
et la mémoire de l’univers,
tout est là, avec aussi la lumière diffuse qui entoure la lune,
avec aussi la lueur du pôle et les eaux hybrides,
et tout s’effeuille en des lieux invisibles
dans un autre royaume que seule atteint la nuit.

    HUIT

Qui a le courage de demander, dans la nuit immense ?
Et que valent les arbres, les maisons, la pluie, le petit passant ?

Que vaut la pensée humaine,
courageuse et vaincue,
dans la turbulence des heures ?

Que valent la conversation à peine murmurée,
la stérile tendresse, les délicats adieux ?

Que valent les paupières du timide espoir,
humectées de sel tremblant ?

Le sang et la larme sont de petits cristaux subtils,
dans le profond diagramme.
Et l’homme si inutilement pensant et pensé
n’a que la tristesse pour le distinguer.

Car il y avait dans ces humides parages
des animaux endormis, avec le même mystère humain :
grands comme des portiques, doux comme du velours,
mais sans souvenirs historiques,
sans engagements à vivre.

Grands animaux sans passé, sans antécédents,
purs et limpides,
avec seulement le poids du travail dans leurs robustes flancs
et des notions d’eau et de printemps dans leurs tranquilles naseaux
et dans la longue soie de leurs crinières ébouriffées.

Mais la nuit se désagrégeait à l’orient,
pleine de fleurs jaunes et rouges.
Et les chevaux dressaient, entre mille rêves vacillants,
ils dressaient en l’air leur vigoureuse tête,
et commençaient à tirer les immenses roues du jour.

Ah ! le réveil des animaux dans la vaste campagne !
Cette chute du sommeil, cette continuation de la vie !
Le chemin qui va des pâturages éthérés de la nuit
au grand jour de la vassalité humaine.

    NEUF

J’ai vu tes vêtements briller
sans aucune lueur du jour.
On a dit que c’était la lumière de fleurs,
de fleurs de vastes champs,
dont on ne savait pas les noms...

J’ai vu ton visage lumineux
se pencher sur mon silence.
Mais on a dit que c’était la lune,
des prismes d’étoiles, du sable,
une phosphorescence marine...

Et ta voix me parlait
en grands éclats tumultueux.
Mais on disait que c’était le vent,
l’automne dans les ramages,
la langue aveugle des buccins...

Et j’ai marché avec toi dans mon âme
comme les rois portent des couronnes,
comme les mères portent leurs enfants
et l’océan son mouvement
et la forêt ses parfums.

On disait que c’était la nuit,
le mirage des désirs...

Je dois baigner mes yeux
sur les mille rivages de l’aurore,
pour voir si je te vois encore.

    DIX

Il y a beaucoup plus de nuit que sur les tours et les ponts :
et depuis elle on voit différemment les longues prairies successives,
la vase, les coquilles, les fragiles squelettes,
la vague hérissée, paralysée en humus,
séparée pour toujours de la mer.

Pour qui travaille le flamboyant univers ?
Pour qui se fatigue demain le corps de l’homme transitoire ?
A qui pensons-nous, pendant la surhumaine nuit,
dans une ville aussi lointaine, à une heure sans personne ?
Pour qui espérons-nous la répétition du jour,
et pour qui s’accomplissent ces métamorphoses,
toutes les métamorphoses,
au fond de la mer et sur la rose des vents,
dans une veille humaine et dans l’autre veille,
qui est toujours la même, sans jour, sans nuit,
inconnue et évidente ?

Je prenais dans mes bras la nuit limpide,
la nuit exacte qui apparaît et disparaît à sa juste limite,
la nuit qui existe et n’existe pas,
et je murmurais à ses oreilles successives :
« Je ne veux plus dormir, plus jamais... jamais... » Et la nuit
emportait mes yeux et ma pensée,
elle les emportait parmi les étoiles antiques,
parmi les étoiles naissantes,
- et elles étaient bien plus petites
que les lettres de mon cri.

    ONZE

Mais le menu sable chemine de son pas invisible :
à partir du verre cassé, de la montagne submergée,
le sable se gonfle et forme des paysages, des champs, des pays...

Mais le schéma du poisson et de la coquille modèle ses dessins
et l’anémone se déploie,
et le fond de la mer imite l’inaccessible firmament.

Mais la fleur grandit, proche,
pleine de subtiles arabesques.

Mais l’eau palpite entre le pôle et le canal,
vive et sans nom et sans heure.

Mais le rêve s’étend comme les immenses filets,
au vent du monde, dans l’écume du temps,
et toutes les métamorphoses déchues s’agitent là,
glissant entre les mailles très exiguës
qui séparent ce qui est vie de ce qui est mort.

Et la main qui dort est burinée par la nuit,
par la nuit qui connaît toutes les veines,
qui protège et détruit pétale et cartilage,
la petite larve aquatique
et le taureau qui se rue contre le lever du jour...

Car le jour vient.
Et notre voix est un son qui se prolonge
à travers la nuit.
Un son qui n’a de sens que dans la nuit.
Un son qui apprend, dans la nuit,
à être l’absolu silence.

    DOUZE

Sans pourriture aucune, un noyé flottera
dans les canaux d’Amsterdam.

Ceux qui passeront entre les maisons triangulaires,
ceux qui descendront les brefs escaliers,
ceux qui monteront à bord des barques oscillantes,
répèteront, perplexes :
« Il y a un clair noyé dans les canaux d’Amsterdam. »

C’est un pâle noyé, sans paroles ni dates,
sans crime ni suicide, un lyrique noyé,
aux yeux de cristal remplis d’horizons mobiles,
et aux lointaines oreilles se rappelant dans l’eau tremblante
des orgues de Barbarie grands comme des autels,
de joyeux carillons,
de paisibles champs fleuris.

Sans pourriture aucune,
un noyé flottera dans les canaux d’Amsterdam.

Les lapidaires peuvent venir regarder ses yeux :
on n’a jamais vu si belle émeraude, ni diamant, ni bienheureux saphir.
Mais nul ne peut toucher à ces yeux transparents,
qui deviendraient visqueux et opaques, sans le repos
où ils scintillent, enchantés.

Les prophètes pourront venir regarder ses beaux vêtements :
brodés de mille dessins communs et inconnus.
Ah ! ses vêtements d’eau, avec tous les mirages du monde,
ses vêtements ténus comme il n’y en a ni dans les musées, ni dans les palais,
ni dans les synagogues...

Mais on ne peut toucher cet or, cet argent,
cette resplendissante soie :
car on ne trouverait que vase, sable, boue.
Car c’est la mort qui l’habille de cette façon glorieuse,
la mort qui le tient dans ses bras comme un beau défunt sacré.

Sans pourriture aucune, un noyé flottera
dans les canaux d’Amsterdam.

Il flottera pour toujours, et quiconque peut venir le voir,
avec ses cheveux en étoile,
avec ses douces mains flottantes, libres de tout,
sans aucune possession,
avec sa bouche au sourire automnal, couleur de libellule,
et son cœur lumineux et immobile, fixe comme un grand diamant,
changeant comme la nacre, selon l’inclination des heures.

Tout le monde le verra, sous la lune, sous la pluie, dans l’obscurité,
naviguer le long des canaux, tout de clarté légère.

Sans pourriture aucune,
un noyé flottera dans les canaux d’Amsterdam.

Et je sais quand il est tombé dans ces eaux funestes.
J’ai vu quand il a commencé à flotter sur ces chemins liquides.
Je me suis penchée sur lui, du bord de la nuit,
et je lui ai parlé sans mots ni cris,
et il me répondait aussi doucement,
que c’était un bonheur que cette radicale noyade,
et tout est resté pour toujours en un divin acquiescement
entre la nuit, mon âme et les eaux.

Sans pourriture aucune, un noyé flottera
dans les canaux d’Amsterdam.

Il n’est rien que l’on puisse chanter en sa mémoire :
le moindre soupir serait nuage, sur cette limpidité.

(Doze noturnos da Holanda, de Cecília Meireles, 1952, ici traduits par Philippe Billé. La traduction du Nocturne 2 avait déjà paru dans la Lettre documentaire XV en octobre 1992, celle du Nocturne 3 dans la Lettre documentaire 57 en novembre 1993, et celle du Nocturne 1 dans la Lettre documentaire 96 en octobre 1994)

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17 janvier 2008

Lettre documentaire IV (du 4 septembre 1992, réédition)

Deux poèmes de Cecília Meireles, traduits du portugais par Philippe Billé


NOUS ET LES OMBRES

Et autour de la table, nous, vivants,
nous mangions, et nous parlions, en cette nuit étrangère,
et nos ombres sur les murs
bougeaient, pelotonnées comme nous,
et gesticulaient, sans voix.

Nous étions doubles, nous étions triples, nous étions tremblants,
à la lumière des lampes à acétylène,
sur les murs séculaires, denses, froids,
et vaguement monumentaux.
Plus encore que les ombres nous étions irréels.

Nous savions que la nuit était un jardin plein de neige et de loups.
Et nous étions contents d’être vivants, entre les vins et les braises,
très loin du monde,
de toutes les présences vaines,
enveloppés de tendresse et de laines.

Aujourd’hui je m’interroge sur le singulier destin
des ombres qui ont bougé ensemble, sur les mêmes murs...
Oh, elles, sans nostalgie, sans demande, sans réponse...
Si fluides ! S’enlaçant et se perdant en l’air...
Sans yeux pour pleurer...

("Nós e as sombras", de Mar absoluto e outros poemas, 1945)


TRAPEZISTE (JEUX OLYMPIQUES)


Comment parviendrons-nous
aux blanches portes de la Voie lactée ?


Avec des ailes ou bien des rames ?
Avec les muscles grâce auxquels tu bondis ?


Emporte-moi accrochée à tes épaules
comme une cape pour te tenir chaud !


Nous serons des oiseaux ou des anges
traversant l’ombre de la soirée !


Nous quitterons la terre ensemble
et juxtaposés comme des moitiés,


sans la triste poussière des défunts,
sans aucune brume qui endeuille les airs !


Sans rien des questions humaines :
beaucoup plus purs, beaucoup plus graves !


(Trapezista (Jogos olímpicos), de Canções, 1956)

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15 janvier 2008

Lettre documentaire 416

AUBE SUR LE VILLAGE


de Cecília Meireles

Aube sur le village brumeux
avec les glycines ruisselantes de rosée,
les figues argentées de rosée,
les derniers raisins miraculeux.

Le silence est assis dans les couloirs,
adossé aux épaisses cloisons,
comme en sentinelle.

Et dans chaque chambre les couvertures velues enveloppent le sommeil :
puissants animaux bienfaisants, incarnats et noirs.

Avant qu’un soleil lunaire
dissolve les vitres froides,
et que la chaleur de la cuisine parfume la maison
avec le souvenir des arbres en feu,

La petite vieille qui apporte le lait de chèvre descend la rue pavée
très ancienne, très ancienne,
et le pêcheur offre à ceux qui s’éveillent tout juste
les poissons translucides,
qui remuent encore, à la recherche du fleuve.

("Madrugada na aldeia", par Cecília Meireles, in Mar absoluto e outros poemas, 1945. Cette traduction française par Philippe Billé avait d'abord paru dans la revue belge Mensuel 25, n° 70, en mars 1983)

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14 janvier 2008

Lettre documentaire 415

PARACHUTISTES DU REICH

par Alfredo Marquerie

La Croix volante sème
douze graines géantes
qui tout à coup éclosent
dans le bleu lumineux.
Fleurs à tige coupée.
Instables balanciers.
Pluie armée qui descend
droit sur le no man's land.
Ce sont douze bolides,
douze feux d’artifice,
douze archanges de pierre,
archanges belliqueux.
Les voiles de soie blanche
sont des dais triomphaux.
Du ciel tombent les voûtes
des nouvelles cathédrales,
temple de l’héroïsme
commençant par le toit.
Pour l’orgueil des vaillants,
pour l’effroi des peureux,
l’Infanterie de l’Air
peuple l’espace vierge.
Quand à terre les douze,
les vastes fleurs s’abattent
et que les grands pétales
fragiles se flétrissent,
les mitraillettes chantent
et les motos aboient.
Sur les casques d’acier
brille un soleil vainqueur !

Alfredo Marquerie
"Paracaidistas del Reich"
Traduction Philippe Billé
Nota bene

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13 décembre 2007

Lettre documentaire 414

LA MORT DE L’ETE

par Jim Goad

La Fête du Travail et le 1er septembre arrivent ensemble, cette année. Deux clous rouillés dans le cercueil de l’été. Deux gifles glacées dans ma figure. Deux corbeaux perchés sur un mur gris, regardant leurs ombres s’allonger.
Il fait encore chaud pendant la journée, mais les nuits se rafraîchissent.
Fini, de sortir en débardeur acheter une glace à 3 heures du matin. Fini, de rouler tard dans la nuit avec les vitres baissées. Fini, de glisser sur les galets quand on est à poil dans la rivière Klickitat. Fini, le petit bourdonnement du ventilateur électrique en fin de matinée, pendant que j’hésite à me lever ou à continuer de dormir.
Dans l’Est, quand j’étais gosse, c’était l’époque où l’école allait bientôt commencer et où j’avais cette boule dans le ventre en pensant que j’allais devoir porter une cravate, m’asseoir à un pupitre en bois dur, et prendre des notes sur des choses qui ne m’avaient jamais intéressé et dont je ne me souviendrais jamais.
Bientôt, les fêtes de fin d’année seront là, pour faire oublier à tout le monde l’inévitable chute libre dans le puits obscur de l’hiver.
J’adore l’été quand il est là, je le hais quand il s’en va.

The death of summer», par Jim Goad, 1 septembre 2003, ici traduit par Philippe Billé)

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12 décembre 2007

Lettre documentaire 413

UN PEU PLUS DE DISTRIBUTEURS DE CHEWING-GUMS

par Jim Goad

J’étais à la petite école et ma sœur était déjà une jeune pisseuse à queue de cheval et à faux cils, en blouson lamé argent et en santiags, qui écoutait les tubes de chez Motown. Elle a claqué en entier sa première paye de serveuse pour m’acheter des jouets, notamment un petit distributeur de boules de chewing-gum en plastique. Elle a tellement dépensé pour moi, qu’elle n’avait plus assez pour le bus et qu’on a dû faire à pied les cinq miles pour rentrer à la maison, moi avec la machine à chewing-gums sur les bras.
Vers la même époque, elle a découvert que des gosses du voisinage me faisaient des misères, alors elle est allée droit chez eux et leur a crié dessus comme seules les femmes savent crier. Elle était très protectrice pour son petit frangin intello empoté.
Mais quand j’avais douze ans, elle a laissé son mari me faire saigner du nez et me faire vivre sous la menace. Plus tard encore, elle s’est révélée être une telle pourriture, que je ne lui parlerai plus jamais. JAMAIS.
Telle a été mon expérience des femmes : distributeurs de chewing-gums et saignements de nez, moments chaleureux et méchanceté ignoble, protection et mise en danger. Je me demande à quel point ma trajectoire de vie aurait été modifiée, s’il y avait eu un peu plus de distributeurs de chewing-gums.

A few more gumball machines», par Jim Goad, 3 septembre 2003, ici traduit par Philippe Billé)

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02 décembre 2007

Lettre documentaire 412

LIBRE COMME UN OISEAU, MAINTENANT

par Jim Goad

Aujourd’hui, au terme d’une longue épreuve qui aura duré près de cinq ans et demi du début à la fin, je suis finalement libéré du système répressif.
Ma période de trois ans de probation finit aujourd’hui, exactement trois ans après que j’ai émergé de la crypte géante grise.
Je suis maintenant, comme disent les détenus, «complètement en dehors». J’ai encore deux crimes qui figurent sur mon casier judiciaire, et dans trente-neuf états, un crime supplémentaire me vaudrait la prison à vie. Mais en termes d’ «état d’arrestation», depuis les menottes jusqu’à la prison, puis à liberté conditionnelle, le système n’a plus ses griffes sur ma peau. Je ne suis plus surveillé, ou forcé à suivre des stages, à payer des amendes, ou à remplir une déclaration mensuelle.
Et je ne suis pas derrière des barreaux.
Je suis de nouveau comme vous, sauf que je ne pourrai plus jamais être exactement comme vous. L’incarcération vous transforme aussi radicalement que si vous vous étiez fait teinter.
Si vous avez été enfermé une seule journée, vous savez ce que je ressens. Mais si vous n’avez jamais été ne serait-ce que menotté, vous n’en avez pas idée. Vous êtes là-bas, de l’autre côté, parmi ces autres gens.
Aujourd’hui je vais faire une longue promenade avec Cookie [sa chienne carlin] sous la pluie.
Je vais me prendre une longue douche bien chaude, tout seul, pas avec cinquante autres gars.
Je pourrais même acheter à mon ex-agent de surveillance une douzaine de roses. Elle a toujours été cool avec moi, une lueur de bon sens dans un système impitoyable, qui s’emploie à écraser tout ce qui est humain en vous.
Vivant. Ha, ha, encore vivant.

Free as a bird now», par Jim Goad, 23 octobre 2003, ici traduit par Philippe Billé)

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29 novembre 2007

Lettre documentaire 411

NOURRIR LES NUTRIAS

par Jim Goad

Des balles de pluie glacées me pleuvaient sur la tête, tandis que je faisais le tour de la cour de la prison, en respirant de l’air frais pour la première fois depuis près de huit mois. C’était la fin janvier, j’avais été confiné dans des cellules sans aération depuis le mois de mai. J’étais devenu pâle comme de la craie, mon dos était une plantation de pustules. L’air pur et la pluie froide étaient comme un baptême.
Alors que je passais dans l’angle de la piste, j’ai eu la surprise de voir qu’une famille de rats de quinze kilos se bousculaient dans l’herbe. Ils se tenaient tout près du bord de la piste, à la portée de mes pieds. Les autres prisonniers ne semblaient pas faire cas de ces rongeurs géants. Je regagnai mon dortoir en me grattant la tête et en me demandant si finalement je n’étais pas devenu fou.
Un détenu m’expliqua plus tard que ces créatures s’appelaient des «nutrias», qu’elles sortaient souvent des marais voisins et rampaient par-dessous les clôtures de la prison pour venir se faire nourrir par les prisonniers. Ces animaux ne sont répandus que dans les états marécageux de la côte du Golfe, et dans certaines régions du Nord-Ouest, près du Pacifique. Je connaissais le Nutraloaf, une bouillie écoeurante que l’on donnait aux détenus récalcitrants, mais jusqu’alors je n’avais jamais entendu parler des «nutrias». Ce nom semblait désigner un gel-douche vitaminé plutôt qu’une espèce de rat disproportionné.
Gros D était dans la trentaine, il avait été condamné pour avoir tué sa mère à coups de batte de  base-ball quand il était adolescent. Le bruit circulait que quand il était arrivé en taule, c’était un jeunot efflanqué, qui s’était fait sérieusement malmener. Au fil des ans, les haltères l’avaient transformé en un énorme paquet de muscles. Il avait un corps de Bibendum. Il pouvait vous attraper le cou entre ses doigts boudinés. Mais tous les jours, Gros D sortait avec des morceaux de pomme ou d’orange, pour donner à manger aux nutrias.
Je pensais que Gros D ne serait jamais libéré sur parole, mais il y a un an de ça, j’ai soudain entendu sa voix éraillée derrière moi, dans une supérette. Je me suis retourné et je l’ai vu ricaner, l’assassin était tout d’un coup un homme libre. Sa liberté conditionnelle était si stricte, que s’il était seulement entré dans un bar, il serait retourné passer le reste de sa vie en prison. Il a dit que nous devrions nous voir de temps en temps, et m’a donné une carte de visite avec le numéro du centre de l’Armée du Salut où il résidait.
Il a essayé de me téléphoner une fois, mais je ne l’ai jamais rappelé. Il m’effrayait. Il était l’un des très rares condamnés que j’aie rencontrés, dont je pensais qu’il ne faudrait jamais le relâcher. La plupart des autres n’étaient que des branleurs et des trous du cul, qui ne présentaient de danger que pour eux-mêmes. Mais Gros D, il lui manquait carrément une case. Je ne voulais pas lui marcher sur le pied par inadvertance et mourir étranglé.
Je ne l’ai jamais revu. J’en ai conclu qu’il est probablement retourné en prison.
Mais je peux me tromper. Peut-être qu’après avoir tué sa mère, et être resté vingt ans enterré vivant, il a compris comment maintenir une part de son coeur en vie. Après tout, il sortait nourrir les nutrias tous les jours.

Feeding the nutria», par Jim Goad, 26 septembre 2003, ici traduit par Philippe Billé.
Note du traducteur : Nutria est le nom espagnol des loutres, employé aux USA pour désigner, comme ici, les ragondins (Myocastor coypus) lesquels sont en fait des rongeurs et non des carnivores comme les loutres)

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28 novembre 2007

Lettre documentaire 410

IL A FAIT 37° AUJOURD’HUI A PORTLAND

Tu suces ?

It was 100 degrees in Portland today», par Jim Goad, 9 août 2004, ici traduit par Philippe Billé)

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27 novembre 2007

Lettre documentaire 409

IL A FAIT 39° AUJOURD’HUI A PORTLAND

Tu veux te battre ?

It was 103 degrees in Portland today», par Jim Goad, 23 juillet 2004, ici traduit par Philippe Billé)

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